Nicomo.io : des nouvelles inhabituelles

Lundi 28 mars 2022, par Emmanuel Barthe // Divers

Nicolas Morin, bibliothécaire et grand geek devant l’Eternel, s’est lancé un défi : devenir (aussi) un auteur de nouvelles.

Ces "fictions courtes", ainsi qu’il les appelle, participent d’un projet ambitieux : « être tout à la fois auteur, éditeur, diffuseur, imprimeur et jouer avec le web, le texte, la diffusion d’un texte littéraire, la relation entre auteur et lecteur, la relation du texte à la technique, etc. »

Pour y arriver, il publie ses nouvelles à raison d’une par mois et les réserve à ceux qui veulent bien s’inscrire sur son site (c’est gratuit). Il explique ainsi sa démarche : « mitonner un petit plat et le servir à l’assiette ». Il veut savoir « à qui il sert ses textes » et qu’on « puisse lui répondre : "trop salé", "trop sucré", "j’ai encore faim", il fait bien chaud chez vous" ... »

Roman noir

A mes yeux, le pari est tenu :

Morin maîtrise les règles de construction d’une bonne nouvelle. Ainsi, il "ment" très bien au début, ses chutes [1] sont abruptes et saisissantes. Un véritable couperet final.

Il produit un style assez sec et très descriptif, où l’on rentre peu dans la tête des personnages. Un style roman noir. Le complot des Navarro est une nouvelle ouvertement noire puisqu’il y est question de meurtre du président Trump et d’un enquêteur du FBI. Roseraie Village est ainsi résumé : « Raymond, voyou retraité, lit Guderian : "Le moteur du char est une arme au même titre que le canon." »

Toujours noir : le côté mystérieux, presque hors sol, de ses histoires. Enfin, comme dans tout roman noir, les zones urbaines font l’objet de belles descriptions, ici quasi-documentaires.

Minimalisme

On a l’impression — et même plus que l’impression — que Morin a intégré la plupart des conventions du roman policier américain : sécheresse, descriptions, complot, politiciens et sociétés corrompus [2] ... Parole de lecteur assidu des Ellroy, Connely et al. : on s’y croirait presque.

L’auteur explique qu’il « essaie d’appliquer le style du noir à une histoire assez intime. Le goût du minimalisme, dans la littérature comme dans l’architecture, le mobilier, l’art, etc. C’est la vénérable tradition d’Hemingway et sa "théorie de l’iceberg" [3] : les thèmes profonds de l’histoire ne sont pas explicites et seule la pointe explicite de l’iceberg est montrée. » Comme il le dit lui-même, Morin s’inscrit dans la famille intellectuelle et éthique du minimalisme ("Less is more") : honnêteté profonde, efficacité, capacité d’évocation.

Le minimalisme est aussi la marque des remarquables illustrations de couverture, dessinées par Stéphanie Bouvier. On en retrouve certaines sur son compte Instagram.

Parfois (rarement), ce minimalisme peut tourner à l’exercice de style. C’est du moins l’impression que m’a laissé la première partie du Complot des Navarro.

Personnages et temps figés

Les descriptions des personnages et, plus rare, des paysages sont très réussies. Par moments [4], on pense aux pages de Balzac sur la pension Vauquer [5]. Dans Le complot des Navarro, le portrait de l’inspecteur du FBI et son déjeuner à la cantine sont à la fois inhabituels (il est handicapé) et banals.

Attention : optimistes, romantiques, amateurs de Harlequin, passez votre chemin ! La plupart du temps, chez Morin, le personnage principal semble dès le départ englué dans un état où tout est figé. Paul Grandjean, le héros de "Mille courants", aime écouter les bruits de l’immeuble lisboète où il vit le matin, même quand ceux-ci ont diminué en intensité du fait que les enfants ont grandi, il a des automatismes comme aller au même café tous les matins, faire toujours les choses dans le même ordre ... Ainsi, dans Roseraie Village, le héros « se couchait tôt, regardant la télé ou lisant une heure ou deux après vingt heures, bien calé contre trois oreillers, et se levait à sept heures chaque matin. En vingt-deux ans de retraite, il ne s’était levé que trois fois avant sept heures, pour aller prendre un avion particulièrement matinal ».

D’autres points communs dans la plupart de ses nouvelles sont liés à ce temps figé, à cette répétition des actes de la vie quotidienne :

  • le personnage principal semble n’apprécier que modérément les nouvelles technologies (sous-entendu : Internet c’est pour travailler, pas pour s’amuser). Mais c’est un détail
  • l’âge du personnage principal : mûr, au moins 50 ans (cf Paul Grandjean supra). Raymond [6] est retraité et il a au moins 82 ans, Mme Nicolas [7] est retraitée aussi, Christine [8] approche les 80 ans ...
  • la mort rôde, précédée par la dégradation de la santé. Cf la nature morte que l’auteur a choisi comme frontispice de Mille courants. Personnes déjà malades [9] ou à la retraite, ayant perdu leur conjoint [10], personnages cherchant à en finir, s’attendant à se faire descendre. On trouve deux nouvelles avec un arrêt cardiaque dedans [11] ... L’absurde de la mort, son absence de sens, est d’ailleurs un des aspects du roman noir.

Rhum ou SF

Parfois, Nicomo (c’est son pseudo et le nom de son site) sort de son compagnonnage avec le roman noir et fait de la science-fiction. Comme avec sa nouvelle Kim Chewon, que l’auteur présente ainsi : « Je suis né en 1970, il y a 242 ans. Ces trente ou quarante dernières années, ma mémoire s’est dégradée. » Dans Christine et Luca, une dame de 77 ans discute avec une IA nommée Luca. Elle demande à l’IA de lui raconter un rêve, dit que l’IA l’aime ...

Shrubb, Navy Strength ou Terroir du rhum sont des textes sur le rhum, écrits comme des romans historiques et des critiques gastronomiques à la fois. Nicomo est décidément "dément" sur les alcools. S’il publie un jour une histoire des territoires d’outre mer ou du rhum, je l’achète et je la lis au coin du feu avec un verre à liqueur ;-)

Sur Des années à déplier

Malgré ou plutôt à cause du détail, le style — j’allais écrire la technique — de l’auteur atteint ici sa pleine efficacité.

L’évocation de Mme Nicolas, institutrice de province à la retraite et veuve à Charleville-Mézières, dans son pavillon et son jardin, par un amoncellement de petits détails, la description des objets familiers et de ses déplacements, tout cela fait un portrait de personnage extrêmement vivant.

Un vrai, un véritable portrait. On pourrait aisément monter un court métrage avec cette nouvelle, tant elle est à la fois graphiquement précise, et en même temps si fortement évocatrice.

On sent, presque, la fumée et l’odeur de la Gauloise que fume Mme Nicolas, alors que l’odeur de la cigarette n’est jamais décrite. On rentre dans la tête de Mme Nicolas, on partage ses soucis, mais iceberg littéraire et minimalisme obligent, sans technique du "stream of consciousness" (celle de Joyce dans Ulysses ou Dos Passos dans Manhattan Transfer).

Faire parler Mme Nicolas à cet égard, est plus qu’une bonne idée : un complément nécessaire aux descriptions, qui la rend plus vivante, sans pour autant en faire trop dans le psychologique.

Emmanuel Barthe

Notes de bas de page

[1La fin d’une nouvelle doit être tranchante.

[2Par exemple, dans Roseraie Village, le constructeur Seniors Plus Immo a mis la clé sous la porte juste avant de livrer les appartements qu’il a construit mais la plupart des clients n’ayant pas fini de payer, il ne donne les clés qu’à un seul d’entre eux.

[3« J’essaie toujours d’écrire selon le principe de l’iceberg. Il y en a sept huitièmes sous l’eau pour chaque partie qui se voit. » (E. Hemingway)

[4Notamment dans Le tour du monde, Histoire de la famille du Ministre de l’Agriculture et plus encore dans Des années à déplier.

[5Honoré de Balzac, Le père Goriot.

[9Dans Les corps flottants, le personnage principal est opéré de l’oeil droit suite à une déchirure de la cornée.

[10Dans Roseraie Village, le femme de Raymond, le héros, « trois mois avant la date prévue pour le déménagement, était morte d’une embolie cérébrale. »

[11Roseraie Village et Mille courants.

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