Vers un Internet de plus en plus éloigné de la réalité physique et de plus en plus intrusif

Le métavers ou la réalité virtuelle 12h par jour

Qui gagnera la course à la réalité virtuelle ? Avec quels appareils ?

Jeudi 14 avril 2022, par Emmanuel Barthe // Logiciels, Internet, moteurs de recherche

TL ;DR / Pour faire court / Résumé

Le métavers est un projet de Facebook et autres GAFAM pour nous obliger à utiliser, dans une dizaine d’années, un nouvel Internet entièrement à leur sauce. Un univers de réalité virtuelle totale. Technologiquement, on en est loin, il faudrait énormément investir, remplacer la majeure partie de l’infrastructure actuelle (serveurs, ordinateurs, processeurs, réseaux ...). Mais c’est justement ce qui fait que l’industrie informatique va pousser ce projet : c’est de la croissance garantie pour des années et des années, alors que smartphones et réseaux sociaux sont arrivés à saturation mondiale.

Tout comme les médias sociaux ont changé notre façon de draguer, de communiquer, de travailler et de faire de la politique, de grands intérêts veulent définir notre avenir quotidien à notre place. Alors même que l’inévitabilité et l’utilité du métavers sont pour le moins "questionnables".

Sommaire

Introduction

Le métavers est encore une de ces grandes décisions technologiques et d’investissement, avec des conséquences majeures sur notre vie de tous les jours, notre façon d’être en relation avec les autres, notre économie et la vie politique. Une décision prise par de grandes multinationales sans nous demander notre avis. Autant s’informer pour tenter de l’influencer. C’est le (double) but de ce billet. Je pioche les informations de manière large mais je ne cache pas mon opinion.

Le ou les métavers ?

Une discussion avec Fabrice Frossard, consultant en stratégie de contenu et en webmarketing [1] sur Twitter [2] m’a amené à mieux comprendre l’enjeu du développement de la réalité virtuelle (VR) par Facebook (pardon Meta) et le "plan" de Mark Zuckerberg (et d’autres comme Microsoft) de nous l’imposer non seulement dans les loisirs mais aussi *au travail*, comme avec Mesh, conçu pour fonctionner avec des avatars sans jambes dans la plateforme collaborative Teams [3].

Fabrice Frossard : « L’idée est de créer un univers virtuel à la fois grand public et professionnel. A terme, l’objectif est celui [de vous doter] d’un faux jumeau numérique. Mais cette annonce a déclenché une vague de fond sur le "métavers" et lancé une course de fond sur le sujet. »


Des avatars-troncs typiques de Mesh, ici intégrés dans Microsoft Teams

Le dirigeant de Meta veut faire passer l’Internet que nous connaissons au métavers. Il s’agit pour lui de faire mieux que les réseaux/médias sociaux : créer une présence et une collaboration/interaction encore plus forte, à base de réalité virtuelle (VR) et augmentée (AR) et d’IA [4]. De nombreux commentateurs font un parallèle avec la matrice du film Matrix. Pour une (ou plutôt des) définitions plus précises, voyez l’excellente tribune d’Oxana Gouliaéva, une autre spécialiste du marketing en ligne [5].

Les journalistes économiques écrivent que Nvidia, Tencent, Epic Games (l’éditeur du jeu vidéo Fortnite), Microsoft et Google suivent et se battront pour définir ce qui est envisagé par l’industrie informatique comme le standard de l’Internet du futur [6]. Microsoft collabore même avec Méta pour améliorer leurs systèmes de réalité virtuelle professionnelle [7].

Un des buts de M. Zuckerberg pourrait ainsi être de tenter de faire de son métavers le nouveau navigateur Internet, enlevant ainsi à Google (Chrome + moteur de recherche) et Apple (Safari) leur énorme avantage [8]. Comme le dit Oxana Gouliaéva : « Quand l’acteur avec la plus grande base d’utilisateurs [9] promet l’interopérabilité, peut-on le croire ? »

Les buts de M. Zuckerberg sont on ne peut plus clairs une fois qu’on apprend que Meta facturera des frais pouvant aller jusqu’à 47,5% du prix de vente des marchandises virtuelles commercialisées sur son metaverse [10].

Pourquoi le métavers ? Le but des GAFAM

Fabrice Frossard explique très clairement le pourquoi du métavers :

« C’est aussi une manière habile de créer de la croissance sur un secteur [l’industrie informatique] qui ralentit. Toute l’infrastructure [ordinateurs, smartphones, microprocesseurs et cartes graphiques, réseaux ...] devra être actualisée pour que cela fonctionne [11]. Donc, l’informatique américaine (semi-conducteurs, serveurs etc.) est à fond sur le sujet. La pioche et les pelles ...

« En dernier ressort, c’est aussi une mise en avant de la blockchain via les NFT et autres pour installer la crypto de Meta.

« Bref, une stratégie assez fine pour relancer la machine et tenter pour Meta de faire oublier ses frasques [Facebook Files / Papers, etc.] [12]

« C’est de l’économie appliquée. »

Un exemple de rentabilité attendue : « Ma plus grande crainte est que le métavers permette le ciblage publicitaire basé sur nos réactions biologiques à des stimuli », commente l’avocat Brittan Heller auprès du Financial Times (qui a analysé les brevets déposés par Facebook). « La plupart des gens ne savent pas à quel point cela a de la valeur. Et aujourd’hui, aucune loi n’interdit de telles pratiques. » [13]

Quelques doutes sur le métavers. Ou : ce n’est pas gagné

Arthur de Grave, auteur du pamphlet Startup Nation Overdose Bullshit et peu partisan de la techno-hype, est plus terre à terre. Il rappelle que « les technologies qui permettraient de faire du métavers un semblant de réalité sont tout sauf matures [Facebook eux-mêmes ont annoncé que la réalisation complète du métavers prendrait 10 ans ou plus]. La dernière tentative de faire des casques de réalité virtuelle des produits grand-publics – dont Oculus, racheté par Facebook en 2014, était l’un des principaux porte-voix – s’est soldée par un semi-échec. Depuis la mort en catimini des Google Glass et l’escroquerie Magic Leap, les avancées en matière de réalité augmentée semblent des plus timides. Quant aux bracelets qui scrutent les ondes cérébrales ou les combinaisons à retour haptiques, ils relèvent encore largement de la science-fiction. [...]

« Les techno-utopistes de service nous vendent le prochain stade de développement de l’Internet alors que le monde traverse une pénurie de semi-conducteurs sans précédent et que la plupart des fabricants de hardware informatique tourneront vraisemblablement au ralenti jusqu’en 2023. [Sans parler de] la crise écologique globale [qui] pourrait [14] bien ramener Zuck et son pays imaginaire sur terre. »

Par ailleurs, comme dans l’Internet d’aujourd’hui, relève Maxime de Blasi, nous aurons droit aux cyberharcèlement [15] et cyberattaques [16].

Il y a aussi le problème des "tuyaux". Comme l’expliquent Les Echos, « Meta a appelé l’industrie mobile à construire des réseaux bien plus puissants. Mais les opérateurs télécom, eux, ne sont pas pressés. Car ils redoutent de voir la situation actuelle empirer. Depuis la pandémie, le poids des géants du streaming comme Netflix et YouTube sur les réseaux télécoms n’a cessé d’augmenter. A certains moments de la journée, ils monopolisent jusqu’à 70 % de la bande passante, alors même qu’ils ne contribuent pas au financement des infrastructures fixes et mobiles. Orange, Telefónica, Deutsche Telekom et Vodafone demandent aux régulateurs européens que le « fardeau financier » soit mieux partagé entre les télécoms et les Gafam. Ce qui nécessiterait une révision de la neutralité du Net [17].

Oxana Gouliaéva voit d’autres écueils pour le métavers [18] :
« Ce n’est pas la sophistication des univers qui garantit l’engagement, mais les mécanismes du jeu. Quand les gens se connectent à l’univers de Minecraft, accessible avec des ordinateurs des plus basiques, la raison est simple : ils y vont pour jouer. Ici la créativité n’est pas une option, mais un must-have. C’est à vous de construire votre univers et de vous poser vos défis. Le jeu n’existe tout simplement pas si vous ne créez rien vous-même, à l’opposé du métavers promis par Zuckerberg. Aujourd’hui, Facebook semble travailler sur des outils de création, mais la première préoccupation reste de faire payer des clients passifs pour l’utilisation de son propre univers. »

Pour aller plus loi sur les limites de ce qui n’est aujourd’hui qu’un concept, lire Alain Lefebvre (consultant) : Parlons vrai sur le Metaverse : partie 2 (lecture recommandée par Fred Cavazza).

Elon Musk, le milliardaire fondateur de Tesla, estime que le masque de VR sera bien moins pratique qu’une future version de son implant cérébral Neuralink.

C’est dans 10 ans mais Matthieu Courtecuisse, le patron de SIA Partners a raison de poser la question : dans le métavers/l’immersion, nos avatars auront-ils des frontières et des systèmes juridiques à respecter ? Quel rôle doit jouer l’Etat ?

Selon lui, « cinq instruments de souveraineté doivent être repensés.

  • l’identité numérique des avatars. Quelle en sera la gouvernance ? Est-ce que nos avatars seront dotés d’une carte d’identité, sans possibilité d’anonymat ? Souhaitons-nous des frontières pour respecter certaines lois du monde physique ? Y aura-t-il une forme de régulation sur la ressemblance ? Allons-nous suivre les comportements addictifs ?
  • la monnaie et les NFT . Sera-t-il possible de faire de la création monétaire ?
  • la protection de nos données, désormais en 3D, à commencer par notre corps. La multiplication des capteurs est au coeur de l’expérience immersive et captera nos émotions. Comme le dit Julien Cloarec, maître de conférences en science des données à l’IAE Lyon School of Management, « on est sur des données liées au corps [...] l’enjeu c’est d’attaquer les consommateurs à travers le corps ("embodiment", en français incarnation) » [19]. On est là clairement dans le "capitalisme de surveillance"
  • la définition de la propriété intellectuelle ou de territorialité juridictionnelle, pour résoudre les activités illégales, les litiges, les agressions et les conflits. Est-elle rattachée aux nationalités des individus incarnés par les avatars ? Ou est-ce de facto le 51e Etat américain ?
  • dernier enjeu moins régalien mais tout aussi décisif : la nouvelle lutte autour des codes culturels. »

Le métavers a-t-il une utilité ?

Porter un casque de VR sur la tête et les oreilles (l’objectif à terme selon F. Frossard est de réaliser des lunettes standards avec les mêmes fonctionnalités) [20] 12 heures par jour (8h de travail + 2h de transport + 2h de divertissement), est-ce là aussi un choix économique qu’on va nous obliger à faire ? :-(

Comme l’écrit A. de Grave, « le métavers, c’est le virtuel qui veut être plus réel que le réel. Plus particulièrement, le projet de Mark Zuckerberg semble être d’accroître la porosité entre les réalités matérielle et virtuelle pour mieux asseoir l’emprise de sa société sur l’existence sociale de ses 2,85 milliards d’utilisateurs. Ce qui différencie radicalement le métavers d’un simple jeu en ligne, c’est la place centrale qu’il est censé occuper dans votre vie : le bon vieux cyberespace était un monde parallèle dont on pouvait entrer et sortir  le métavers est un monde tangent, sans bornes définies. » Certain commentateur y voit même le chemin de la fusion entre l’ordinateur et le cerveau humain (cf l’opinion d’E. Musk supra).

VR, métavers et al. : on s’isole encore plus de la réalité physique. Et si nous finissions par nous y réfugier 24h/24 dans cette réalité virtuelle ? Et que nous abandonnions tout plaisir et tout effort dans ce monde réel qui a besoin de nous (Covid-19 bien parti pour durer des années encore, pollution croissante des terres et des océans, réchauffement climatique, guerres à basse intensité de plus en plus répandues, cyberattaques) et nous de lui ? A priori, les solutions à nos problèmes ne sont pas dans leur métavers.

La journaliste Izabella Kaminska, qui rédige la chronique Alphaville au Financial Times, fait, elle, le parallèle, elle, avec Las Vegas [21]. Et conclut : « Avec le métavers [...], vous êtes toujours le produit. » Et comme dans les casinos, « la maison gagne toujours » [22]. Sur un plan juridique, Christophe Roquilly, professeur de droit à l’EDHEC Business School, souligne quant à lui que dans une étude réalisée en 2011, chacun des 20 mondes virtuels qu’il avait passés en revue, dépouillait l’utilisateur de presque tout droit ... [23].

Conclusion

Certains diront : rien de neuf : l’automobile, la télévision, le nucléaire et bien d’autres révolutions technologiques nous ont été imposées et nous ont plumés [24]. Oui, mais : les gouvernements les ont régulées très tôt : ainsi, les réseaux hertziens ou routiers sont très largement propriété des États et ce, depuis le début. Et les acteurs étaient très nombreux. Ici, très peu de régulation, encore moins d’efficacité de celle-ci, peu de propriété d’Etat des réseaux et extrêmement peu d’acteurs.

Comme pour le réchauffement climatique [25] il serait temps que nous nous mêlions efficacement — et nos représentants et gouvernants avec nous — de ce qui nous regarde.

Cela dit, Korben, vieux routier de l’Internet français, relativise, estimant que le métavers « ne sera pas la fin du monde réel. Juste une nouvelle façon d’expérimenter Internet. » Et ses lecteurs sur Twitter d’estimer majoritairement que « vu comme c’est parti ça va probablement faire un gros bide ».

Emmanuel Barthe
ex-catalogueur de l’Internet juridique français 1996-2006
ex-évangéliste Google 1996-1998
un peu désenchanté d’Internet

Notes de bas de page

[1Fabrice Frossard, avant d’être consultant, a été 18 ans journaliste dans deux grands groupes de presse informatique. C’est un détecteur de tendances (un veilleur dans le sens le plus exigeant du terme) et un influenceur "privé".

[2Archivée sur ThreadReaderApp.

[3Chez Meta, la plateforme collaborative s’appelle Workplace by Meta (ex-Facebook Workplace).

[4La réalité virtuelle (VR) crée un environnement visuel, sonore, voire tactile et olfactif qui remplace totalement la réalité physique. La réalité augmentée (AR), elle, se "contente" d’ajouter des indications, signaux, avertissements etc. pour mieux gérer la réalité physique — une aide à la décision, comme on dit justement à propos de l’IA. L’IA, ou plutôt informatique décisionnelle avancée, sera justement là pour suggérer les choix en un clin d’œil, commele fait déjà l’assistant personnel "intelligent"Google Assistant, ex-Google Now, utilisé début 2020 par plus de 500 millions de personnes au moins une fois par mois .

[5Le Métavers : plus un concept qu’une réalité, par Oxana Gouliaéva, Le Big Data, 22 novembre 2021.

[8Et si le métavers avalait Google et Amazon, par Richard Strul, consultant webmarketing, président de Resoneo, tribune, CBNews.fr, 3 novembre 2021.

[9Facebook possédait 2,89 milliards d’utilisateurs actifs fin 2021.

[12Facebook Files  : Frances Haugen ou la révolte d’un pur produit de la Silicon Valley, par Pierre Lann, Marianne.net, 10 novembre 2021.

[13Facebook patents reveal how it intends to cash in on metaverse, Financial Times, 18 janvier 2022. Dans le métavers de Facebook, la publicité s’annonce encore plus ciblée, Le Figaro.fr, 18 janvier 2022 (Le Figaro a quasi-"pompé" le FT).

[14Why your internet habits are not as clean as you think, par Sarah Griffiths, BBC.com, 6 mars 2020. Un article extrait du Smart Guide to Climate Change publié par la BBC.

[15Surprise (non), il y a déjà du harcèlement sexuel dans le métaverse, Numerama, 17 décembre 2021. Sight, un court métrage de science-fiction, basé sur des implants oculaires de réalité augmentée (AR) plongeant jusqu’au cerveau, donne une illustration glaçante des potentialités de manipulation de tels outils.

[16"Le Metaverse sera un nouveau terrain de jeu pour des cyberattaques d’une toute autre dimension", par Maxime de Blasi, tribune, Marianne.net 23 décembre 2021.

[17Neutralité du Net : cette doctrine oblige les opérateurs à distribuer tous les contenus sur le Web sans aucune discrimination. Et les empêche d’exiger une rémunération de la part des géants de la tech. Sur la conception européenne et française de la "Net Neutrality", lire l’article de Vie-Publique. Pour une vue plus détaillée, mondiale et par pays, voir l’article de Wikipedia FR.

[18Les angles morts du métavers : bien comprendre les enjeux, par Oxana Gouliaéva, Le Big Data, 6 décembre 2021.

[19J. Cloarec est auteur d’une thèse sur la vie privée dans l’économie de l’attention soutenue en 2019 à l’Université Toulouse 1.

[20Personnellement, passant parfois plusieurs heures d’affilée avec un casque audio sur la tête, je ne suis pas pressé.

[21The metaverse is just the latest incarnation of Las Vegas, par Izabella Kaminska, Financial Times, 26 novembre 2021.

[22« A scenario where the house always wins while the user’s pockets are plundered, their dreams are often crushed. »

[23Le « métavers » de Mark Zuckerberg pourra-t-il rester sous son contrôle ?, par Christophe Roquilly, The Conversation, 7 novembre 2021.

[24Faut-il rappeler qu’en France, 58% du prix d’un litre d’essence sans plomb 95 sont constitués de taxes ?

[25Le spécialiste français des énergies et du changement climatique Jean-Marc Jancovici aime à rappeler qu’après chaque conférence climatique, même "réussie", la courbe d’augmentation de la température mondiale moyenne ne s’ en ressent absolument pas.

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