Open Access or not Open access ?

Du rififi à l’European Law Journal : le board meurt mais ne se rend pas

... et pourrait créer une autre revue de droit européen

Vendredi 3 avril 2020, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Le 31 janvier 2020, après un conflit qui aura duré deux ans, les membres des "editorial and advisory boards" (comités éditorial et scientifique) de la revue European Law Journal (ELJ) ont collectivement démissionné. L’éditeur Wiley ayant refusé d’inscrire dans leur contrat qu’ils avaient droit de nomination sur les rédacteurs-en-chef, ce qu’ils réclamaient.

Rébellion

En conclusion de leur post, ils/elles laissent entendre qu’ils aimeraient créer une autre revue de droit européen (« The European Law Journal is an intellectual project we are determined to continue »), sous un autre titre évidemment.

L’ELJ, lui, continue. Wiley recherche un rédacteur-en-chef. C’était justement le point de départ de la querelle en 2018. Selon les membres des "boards", l’éditeur voulait nommer de nouveaux "editors-in-chief" sans les consulter.

Ils ont « démissionné en masse de leurs postes en signe de protestation après que l’éditeur, Wiley, ait refusé de "céder” le contrôle et l’autorité sur les nominations et les décisions de la rédaction aux universitaires qui siègent aux comités de la revue ». Sur le blog de la revue, ils relatent leur « petit acte de résistance » car ils pensent « qu’il y a peut-être des leçons à tirer pour la communauté universitaire au sens large ».


La liste des signataires

Naïveté et ambiguïté

A travers leur communiqué, on les sent partagés. D’un côté, ils aimeraient bien trouver un éditeur qui respecte leur indépendance académique — et le fait que c’est eux qui font le travail d’évaluation ("peer review"). De l’autre, ils se rendent compte que l’éditeur possède bel et bien la revue et qu’il est donc maître à bord.

Moi aussi je suis partagé. D’un côté, je souhaite bonne chance à leur projet de revue alternative (je suppose qu’ils n’ont pas de clause de non-concurrence dans leur contrat). De l’autre, je ne voudrais pas paraître irrespectueux, mais quand ils se disent « peut-être naïfs », eh bien, objectivement, le "peut-être" semble de trop.

Il y a pourtant de grands enseignants dans ces deux comités. Daniela Caruso, par exemple, enseigne le droit européen des contrats à la Boston University. Quant à Gráinne de Búrca, elle enseigne le droit européen à l’Université de New York après avoir été à l’Institut Universitaire Européen de Florence, Oxford puis Harvard. Elle est l’auteure avec Paul Craig d’un manuel universitaire de droit européen dominant et indéboulonnable dans les facultés de droit : EU law : text, cases, and materials qui en est à sa 6e édition (2015) chez Oxford University Press. Francis Snyder, lui, fut carrément membre des groupes de travail ayant préparé les traités de Nice et d’Amsterdam et fonda l’ELJ.

De grands juristes, donc, mais qui n’ont pas tenu compte des réalités économiques et des rapports de force et n’ont pas pas immédiatement tiré, dès leur entrée au comité, les conclusions de la situation juridique où Wiley et eux se trouvaient. Certes, ils concluent leur billet par le constat "Business as usual". Mais c’est pour finir sur l’espoir que démissionnant en bloc, ils emporteront l’esprit de la revue avec eux (« Or do they ? », une belle formule [1]).

Certes, ils semblent être conscients que l’édition scientifique est un business formidable où « les universitaires ne sont que des prestataires intellectuels merveilleusement bon marché » [2]. Mais ils ne prononcent pas une seule fois les expressions "open access" ou "revue financée par l’Université" (quoique l’open access ne soit pas en soi une garantie de respect des universitaires).

On retrouve ici l’attitude "vouloir le beurre et l’argent du beurre" (ou, dit autrement et en anglais, "wishful thinking") très présente chez les enseignants et les chercheurs dans leur relation aux revues et aux éditeurs. Attitude illustrée récemment par une enquête publiée par le consortium Couperin [3] et commentée par Archimag [4].

Emmanuel Barthe
juriste, bibliothécaire documentaliste, veilleur

Notes de bas de page

[1Une autre belle phrase qu’ils emploient : « nous pensions et pensons toujours que le projet intellectuel de l’ELJ est la ”propriété" de la communauté académique des éditeurs, auteurs, relecteurs et lecteurs dont les efforts ont fait de l’ELJ une revue de pointe en droit européen ».

[2Extrait complet (traduction par nos soins) : « D’un point de vue commercial, l’édition de revues académiques est un super boulot : les coût du travail sont spectaculairement bas, l’investment requis est largement limité à la conception (ou plutôt l’achat) d’un logiciel spécialisé pour traiter et stocker les articles, et la demande tient de l’acier trempé : les revues sont vendues en package dans des bases de de données que les BU n’ont guère d’autre choix que d’acheter. Enseignement et échanges intellectuels ne sont que le "contenu" d’une "plate-forme". Les universitaires ne sont que des prestataires de services merveilleusement bon marché. »

[3Les pratiques de publications et
d’accès ouvert des chercheurs français en 2019 : Analyse de l’enquête Couperin 2019
, par Françoise Rousseau-Hans, Christine Ollendorff, Vincent Harnais, Consortium Couperin, 2020 (PDF, 86 pages(.

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