Crack sur les quartiers Nord de Paris : le grand mensonge

Lundi 5 juillet 2021, par Emmanuel Barthe // Liens en vrac


Place de Stalingrad : des barrières métalliques pour tenter — en vain — d’’empêcher le trafic

D’après un titre du journal Le Parisien du 10 juillet 2020, après le démantèlement d’un gros réseau de revente de crack, les policiers parisiens réaffirment leur intention d’occuper le terrain pour « libérer la place de Stalingrad » (Paris, 19e).

Ce titre est un mensonge, un gros mensonge. Dans le corps de l’article, d’ailleurs, on peut lire cet aveu de la commissaire centrale du 19e : « cette belle affaire [le démantèlement d’un réseau] ne suffira pas à elle seule à régler le problème du crack à Stalingrad ».

Le trafic de crack ou la patate chaude du Nord de Paris

Cela fait déjà au moins vingt ans que les quartiers de Château Rouge, Stalingrad, Gare du Nord et du jardin d’Eole sont plus ou moins la proie du trafic de drogue, essentiellement du crack, un dérivé low cost de la cocaïne.

J’ai vécu six ans à Château Rouge, rue Myrha, de 1998 à 2004. Le trafic était permanent. Un des dealers, de retour de prison, habitait chez son père en face de chez moi et nourrissait en partie la famille avec ses activités, qu’il avait reprises (ce type d’économie locale" existe toujours). Les rodéos à moto dans la rue le soir étaient presque quotidiens. Et le jour, c’était la prostitution. J’ai aussi suivi de près la situation à Stalingrad dans la presse et en y passant régulièrement. Stalingrad, Château Rouge, Eole et Gare du Nord sont des quartiers mitoyens.

Pourquoi je dis que le trafic ne s’est pas arrêté ? Car, en fait, suite aux actions impulsées par un éducateur de rue qui vivait avec sa nombreuse famille à Stalingrad et ne voulait pas déménager, il y a eu une longue période, à partir de 2003, où le trafic s’est arrêté à Stalingrad, sauf tard la nuit dans les recoins de la place.

Mais le trafic de drogue, c’est la patate chaude : quand on lui met la pression, il se contente de se déplacer dans les quartiers voisins. Ce qu’évoque implicitement l’article quand il parle des « 10e et 18e arrondissement où les trafics se déplacent ».

Donc le trafic est allé rue Myrha. Puis Gare du Nord — tout en revenant un peu à Stalingrad. Puis le trafic est allé sur la "colline du crack" près du périphérique et de la place de la Chapelle, puis au jardin d’Eole. Et finalement, plus de 25 ans après, il est aussi clairement revenu place de Stalingrad. Actuellement (2021), c’est le triangle Stalingrad, Eole, Gare du Nord.

De temps en temps, sur pression des votants ou de la Mairie, la police de l’Etat ou parfois les agents de la Mairie font évacuer un lieu, mais à chaque fois, la préfecture de police et la mairie de Paris ne proposent ni lieux d’hébergement ni structures de soins. On disperse les drogués — qui se regroupent durablement ailleurs au bout de quelques semaines.


Saisie de crack

Un excellent reportage de France Info confirme : « Beaucoup de "crackers" passent leurs journées à naviguer entre les 10e, 18e et 19e arrondissements. Un triangle du crack où l’affluence varie au rythme des opérations de police. »

Séverine Guy, adjointe au maire du 19e arrondissement chargée de la santé, le dit autrement : « En somme, on ne fait que déplacer le problème. »

Une façon différente de le dire, mais qui revient au même, celle de Fred Bladou, administrateur de l’association Gaïa et chargé de la thématique drogues au sein de l’association Aides : « Ce qu’il faut faire aujourd’hui, au contraire, c’est désengorger ces quartiers et arrêter d’isoler les consommateurs. »

Au contraire, la préfecture de police de Paris préfère "fixer" les toxicomanes sur un même lieu. Comme le dit une source policière à 20 Minutes : « On est retournés au point de départ, souffle cette même source. Au moins avec Eole, la situation était figée. ». Ainsi, les forces de l’ordre peuvent 1. savoir où ils sont 2. mieux les contrôler et 3. arrêter plus facilement un (petit) nombre de dealers. Fixer les "tox" leur demande moins de travail et donne (un peu) plus de résultats, en somme.

Pourquoi le trafic de crack ne quitte pas le Nord de Paris

Ca ne se prouve pas mais c’est évident : ces quartiers n’abritent pas assez d’électeurs (de nationaux, pour parler clairement), pas assez d’électeurs influents (de CSP+ pour parler clairement) et pas assez d’élus [1] pour que responsables politiques et policiers veuillent réellement déplacer le deal, les dealers et leurs clients ailleurs. Ailleurs, ça occasionnerait trop d’ennuis aux politiques et aux policiers.

Certes, la sociologue Anne Coppel, qui a travaillé à la prise en charge des usagers de drogues, explique que la réponse ne peut être seulement répressive, puisqu’il s’agit d’abord d’un problème sanitaire et social. Mais quand elle le fait en public devant des habitants de ces quartiers, elle est huée et priée d’aller aider les toxicomanes plus loin. Et puis, très franchement, salles de "shoot", repas gratuits et accompagnement social, si tant est qu’ils soient un jour acceptés par la majorité des habitants, ne peuvent qu’atténuer les difficultés qu’il endurent, mais en aucun cas les supprimer.

Face au trafic de drogue, si vous êtes jeune et solo, vous pouvez vous faire une raison et profiter des prix de l’immobilier souvent bas.

Mais si vous êtes en couple, que avez des enfants ou que vous aimez votre tranquilité, il n’y a qu’une solution : déménager. Loin. Dans un quartier au profil différent [2]. Dur à accepter quand on aime par ailleurs son quartier ou qu’on a investi en tant que propriétaire. Mais qu’on prenne cela pour de la franchise, du réalisme ou encore du cynisme, il faut le dire clairement : bougez !

Emmanuel Barthe
ex-habitant du Nord de Paris (1995-2017)

Notes de bas de page

[1Pendant longtemps, rue des Roses dans le 18e, habitait une conseillère de Paris UMP. C’est elle qui appelait la police quand c’était nécessaire. Et parce que c’était elle, ils venaient. Et la rue était tranquille ... Un an après son départ, sans que la rue soit pour autant devenue un coupe-gorge, les choses avaient déjà changé et pas en mieux.

[2C’est ce que vous diront certains policiers d’ailleurs, mais en privé.

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2 Messages

  • Merci de ce retour sur ce dur parcours - difficile la vie dans certains quartiers ou parfois bouts de quartier (parfois on tourne la rue et c’est tout autre chose). Quand on ne fait que passer dans ces quartiers, c’est déjà difficile !
    J’avais lu un article intéressant en mai sur cette problématique (https://bit.ly/3Ay7PmS)
    Sur les salles de conso, curieusement je viens de feuilleter le rapport que l’inserm vient de publier ...et qui va pousser à leur généralisation (https://bit.ly/3yvrwdz)

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    • Bonjour et merci pour votre commentaire.

      La généralisation des salles de shoot dans ces quartiers (si elle a bien lieu), à mon humble avis, si elle appaisera peut-être un peu les relations avec les habitants, stigmatisera encore plus, en revanche, ces territoires et accélérera le départ des classes moyennes et des "bobo". Des populations pourtant vitales pour stabiliser un quartier.

      Les parties du 18e et du 19e concernées par le trafic de drogue, de toute façon, sont depuis le début du 19e siècle des quartiers de première immigration/arrivée à Paris. Au 19e siècle, c’étaient des paysans des régions de France (Limousin Auverge, Côte d’Or, Creuse, Cantal et sinon la partie Nord de la France — cf Les migrants et la ville : un nouveau regard sur le Paris de la Première moitié du XIXe siècle, par Christine Piette et Barrie Ratcliffe, Annales de Démographie Historique, 1993 p. 271 s.). Récemment, des Togolais. Tout change et rien ne change ...

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