Concentration de l’édition et diversité éditoriale : la presse aussi — Les Echos sont à vendre et s’inquiètent pour leur indépendance éditoriale

Mercredi 20 juin 2007

[Mise à jour au 6 novembre 2007 : comme la rumeur citée par la Dépèche du GFII le laissait entendre et comme prévu infra, c’est fait : Pearson a signé lundi 5 novembre 2007 la vente du groupe Les Echos à LVMH.]

L’affaire

Le groupe Pearson, le propriétaire des Echos, vend le quotidien économique [1] et est entré en négociations exclusives [2] avec Bernard Arnault (groupe LVMH) [3], déjà propriétaire de la Tribune [4]. Autrement dit, sauf retournement hautement improbable [5], les Echos vont bel et bien rejoindre le groupe LVMH. La transaction sera très probablement entièrement finalisée dès cet été, mêmême si officiellement Pearson s’est donné jusqu’à novembre [mise à jour au 6 novembre : ce sera finalement fait le 5 novembre].

Le Point précise les raisons de cette cession du titre français [6] :

« David Bell, représentant l’actionnaire britannique Pearson, a pris la parole devant le comité d’entreprise, puis devant la Société des journalistes des Echos afin d’expliquer les raisons qui conduisent Pearson à se séparer du quotidien. Selon lui, le quotidien français "n’est pas une marque globale mondiale dans l’information économique", contrairement au Financial Times, l’autre titre économique détenu par Pearson. Ce qui est un handicap dans un monde où l’information économique circule sur la planète à la vitesse de la lumière (et plutôt en anglais). »

Les journalistes des Echos ont adressé une lettre ouverte à Marjorie Scardino, la directrice générale de Pearson [7].

Les termes de cette lettre ouverte sont dénués d’ambiguïté. On peut en juger par cet extrait :

« Il nous paraîtrait tout à fait incompréhensible et choquant que notre maison mère choisisse de nous céder à un groupe industriel sur lequel nous écrivons quotidiennement. En effet, des conflits d’intérêts majeurs réguliers sont à craindre. Plusieurs industriels français, propriétaires de journaux, ont fait la preuve du peu de cas qu’ils font de l’indépendance éditoriale des rédactions, tant sur le plan économique que politique. »

L’interview donnée à Challenges par Vincent de Féligonde, président de la Société des journalistes (SDJ) des Echos [8] va dans le même sens :

« Pearson a [...] émis trois conditions dans le mandat de vente, à savoir des conditions de prix, sur l’emploi et une garantie d’indépendance. Il a, d’ailleurs, concédé que ce troisième point est le problème le plus délicat. Et cité l’exemple de The Economist où un conseil des sages indépendant [9] nomme la direction de la rédaction. Mais, pour nous, il n’est pas sûr que cela assure l’indépendance du journal. Il est impératif que l’indépendance des Echos soit assurée à terme. »

Et les salariés ont adopté une motion très ferme dans laquelle ils rappellaient leur opposition à une vente des Echos par Pearson au PDG de LVMH. [10]

Le 19 juin, le personnel du groupe Les Echos se met en grève pour 24 heures, allant jusqu’à la non-parution du quotidien papier daté du 20 juin et la suspension de la mise à jour du site web lesechos.fr (jusqu’à 15h seulement le 19, toutefois) et des émissions de télévision assurées par la rédaction [11].

Diversité éditoriale

Actuellement, sur le marché des quotidiens économiques et financiers français, ne restent plus en lice que les Echos, la Tribune et l’AGEFI. Mais, nettement plus orienté vers la Bourse, l’AGEFI n’est pas dans la course face aux Echos. Et la Tribune [12] est loin derrière en termes de moyens et de lectorat ... et de résultats financiers [13]. Les journalistes de la Tribune redoutent donc les effets sociaux de soit une fusion entre les deux quotidiens, soit une cession [14]. [Mise à jour au 6 novembre 2007 : la Tribune sera bien vendue.] Quant aux pages saumon du Figaro ou celles Economie du Monde ou de Libération, elles ne sont pas du tout exhaustives en terme de couverture de l’actualité "écofi".

Si on fusionne la Tribune et les Echos, la situation des lecteurs et clients ne s’améliorera pas, la diversité des sources d’information régressant [15]. Et la rédaction des Echos dit clairement qu’elle redoute des pressions de la part d’un propriétaire industriel français, bridant sa liberté éditoriale. Le dossier "L’avenir des Echos" qu’elle consacre à l’affaire dans l’édition des Echos du 22 juin illustre en détail ses craintes, avec notamment un article intitulé "La concentration des médias en France" [16].

Toutefois, au delà des problèmes sociaux, le Figaro note que « le rapprochement des deux quotidiens économiques poserait d’importantes difficultés devant les autorités de la concurrence française, notamment sur le marché pertinent de la publicité financière ». Mais même si la Tribune est cédée — schéma le plus probable à l’heure actuelle —, il est probable aussi que ses moyens seront réduits au passage.

Quelques questions

Faut il rappeller que nous autres juristes sommes, pour notre information sur les secteurs économiques de nos clients et les réformes législatives, dépendants des quotidiens économiques ?

Au train où va la concentration des médias français, notamment entre les mains de groupes industriels français [17], on peut se demander s’il ne va pas falloir, à moyen terme, mettre sous veille une myriade de blogs/sites web plus [18] ou moins [19] indépendants afin d’avoir un peu de diversité d’opinions et d’informations. Quel progrès ! :-/

Notes de bas de page

[1Lire les articles du Figaro, du Monde et du site leJDD.fr : Bernard Arnault favori pour racheter "Les Echos" par Marie-Laetitia Bonavita et Enguérand Renault (Le Figaro 16 juin 2007), Les rédactions des "Echos" et de "La Tribune" inquiètes (Le Figaro 18 juin 2007), Pearson cherche bien à vendre "les Echos" (le Figaro 19 juin 2007), Bernard Arnault accentue son offensive sur "Les Echos" (Le Monde 20 juin 2007), Les salariés des "Echos" s’inquiètent du rachat possible du journal par Pascale Santi (Le Monde 20 juin 2007), Les Echos bientôt mis en vente ? (leJDD.fr 12 juin 2007), L’indépendance selon les Echos par Arnaud Ramsay (leJDD.fr 19 juin 2007), Arnault attend le bon écho par Nicolas Moscovici (leJDD.fr 16 juin 2007).

[2Bernard Arnault seul en lice pour le rachat, Les Echos 22 juin 2007.

[3LVMH, un empire du luxe construit en ving ans, Les Echos 22 juin 2007.

[4La Tribune actuelle est le résultat de la fusion en 1992 entre la Tribune et la Côte Desfossés. Elle est rattachée en fait au groupe DI (Desfossés International), lui-même filiale médias de LVMH, présidé par Bernard Arnault.

[5Hautement improbable parce que Bernard Arnault a semble t’il proposé nettement plus que ses concurrents, au delà de la valorisation boursière normale du groupe Les Echos : 250 millions d’euros contre seulement 200 pour les concurrents, [mise à jour au 6 novembre 2007 : sans compter qu’on découvrira plus tard dans le "deal" une remise de dette à Pearson d’environ 100 millions d’euros].

[6"Les Echos" : Pearson précise les conditions de la vente / Emmanuel Berretta, Lepoint.fr 20 juin 2007.

[8"Il est impératif de garantir l’indépendance", 3 questions à Vincent de Féligonde, président de la Société des journalistes (SDJ) des Echos, Challenges.fr 20 juin 2007.

[9Ce « conseil des sages indépendant » est en fait l’institution très anglaise du "board of trustees".

[10Selon le site web du magazine Challenges, dans cette motion, les salariés affirmaient refuser « le rachat du groupe Les Echos par Bernard Arnault ou tout autre groupe industriel qui entrerait en conflit d’intérêt avec les réactions du groupe ». « Ils exigent que les directions des rédactions du groupe [...] soient sanctuarisées de toute pression de l’actionnaire quel qu’il soit » et « se réservent la possibilité de reprendre le mouvement à tout moment ». Les salariés refusaient, par ailleurs, la « proposition insuffisante de Pearson d’un comité des sages ». Ils jugaient que la réponse donnée mercredi par leur propriétaire à leurs revendications « ne satisfait pas à leurs exigences en matière d’indépendance éditoriale et de protection des salariés ».

[11Voir le communiqué de l’AG des Echos, publié sur le site lesechos.fr le 19 juin.

[12La Tribune : Un quotidien français au coeur de la finance (Case Studies : Emmanuel Cacheux, Responsable Multimedia du Journal), factiva.com.

[13Selon le Figaro du 16 juin, « la Tribune pèse 50 millions d’euros de chiffre d’affaires mais perd une douzaine de millions d’euros par an ».

[14Selon Libération du 16 juin, « Arnault, du coup, s’apprêterait à vendre sa déficitaire Tribune à Fabrice Larue. Lequel Larue dirigeait jusqu’en 2001 la filiale médias de LVMH ».

[16Que se passe-t-il aux Echos ?, Les Echos 22 juin 2007.

[17Lire Quatre patrons très proches du Président, Libération 28 juin 2007. Egalement : Comment Alain Minc
a pourri “Le Monde”
 : entretien avec Laurent Mauduit (ancien directeur adjoint de la rédaction du
Monde et auteur d’un récent portrait-enquête
sur Alain Minc
), Les Inrockuptibles 29 mai 2007.

[18Lire l’article de Libération du 28 juin : Le Web libère de la censure, par Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, qui cite surtout le site web d’information rue89.com, créé par d’anciens journalistes de Libération.

[19Cf la prise de position officielle et revendiquée d’un des blogueurs français les plus lus, Loïc Le Meur, en faveur du candidat de l’UMP à l’élection présidentielle de mai 2007. Loïc Le Meur a été membre officiel de l’équipe de campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et a invité celui-ci à la 3ème édition de la conférence LesBlogs qu’il organisait fin 2006, sans que M. Sarkozy ait été annoncé au programme. Il est aussi le dirigeant de la filiale française de l’éditeur de logiciels de blogs et de communautés SixApart (TypePad, MovableType, Vox, LiveJournal).

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