Suivre l’actualité juridique ou Les défis de la veille

Limites humaines au suivi de l’actualité et réponses

Mercredi 21 septembre 2005, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Les éditeurs juridiques ne cessent d’accélérer la mise à jour de leurs ouvrages. Les ouvrages à mise à jour, en profitant de leur passage en ligne qui la facilite (mise à jour hebdomadaire prévue pour le "Service" Internet LexisNexis-JurisClasseur alors que les JurisClasseurs papier resteront avec leur mise à jour au mieux trimestrielle) et en mettant en place depuis peu des fonctions de veille (cf la fin de cet article), les traités les plus demandés et les mémentos en sortant une nouvelle édition chaque année avec un supplément "mise à jour intermédiaire" au bout de six mois.

Je me demande s’il ne faudrait pas mettre le holà à cette mode qui consiste à vouloir coller à tout prix à l’actualité. Les juristes, qu’ils soient étudiants, magistrats, notaires ou avocats, ont de plus en plus de mal à suivre sans le concours de spécialistes de la veille, documentalistes ou collaborateurs spécialement chargés de cette tâche dans un domaine du droit. Cet article expose les origines de ce problème et propose quelques solutions.

Les limites humaines du suivi de l’actualité

Preuve que la question n’est pas si iconoclaste qu’il y paraît, la plupart des Dalloz Action, malgré leur parution irrégulière, sont très appréciés, notamment Procédure civile (par Serge Guinchard), Voies d’exécution (Serge Guinchard, Tony Moussa), Responsabilité et contrats (Philippe Le Tourneau) ou Procédures collectives (Pierre-Michel Le Corre). Et les avocats se plaignent un peu, mais pas tant que ça, de leur délai de mise à jour (certes, au bout de deux ans, ils commencent à demander si une nouvelle édition n’est pas sortie).

Pourquoi mettre le holà à cette course à l’actualité juridique la plus récente ?

Premier élément de réponse : parce qu’il y a des matières où la mise à jour à tout prix n’est pas strictement nécessaire, où la profondeur de la réflexion et la richesse des notes de bas de page comptent plus que le reste. Certes, la rapidité de mise à jour est vitale dans d’autres domaines comme le droit fiscal ou le droit social, où les nouveaux textes et les revirements de jurisprudence sont plus que fréquents.

Deuxième élément de réponse : l’arrivée d’Internet dans la paysage éditorial a amené une accélération de la mise à jour des connaissances juridiques, avec la création des newsletters [1] puis, plus récemment, le passage en ligne des fonds éditoriaux et leur nouvelle fonctionnalité d’alerte par e-mail en cas de modification des résultats d’une question (suite, donc, à une mise à jour de l’ouvrage en ligne). L’information juridique ressemble donc de plus en plus à un jet d’eau à haute pression qu’on devrait essayer malgré tout de boire !

Troisième élément de réponse : l’inflation législative a atteint de nouveaux sommets en 2003-2004. A tel point qu’on peut aujourd’hui parler d’insécurité legislative. Seuls les juristes les plus spécialisés peuvent encore suivre le pas des réformes.

Quatrième élément, tout aussi déterminant que les précédents : pour les juristes professionnels (avocats, notaires, huissiers), la veille est essentielle mais au sein de leurs structures, l’activité essentielle des juristes consiste à répondre aux questions des clients et/ou à assurer leur défense. Comme leur métier est le droit et non l’information et comme il est impossible de tout surveiller, les juristes limitent leur veille aux évolutions majeures de leur spécialité et réservent le reste — la majeure partie — de leur temps de recherche d’information aux questions que leur posent leurs clients et aussitôt que ceux-ci les leur posent. La veille est donc déléguée à un "paralegal", un documentaliste le plus souvent, et/ou de jeunes collaborateurs.

Les juristes croûlent donc sous les nouvelles informations, peu pertinentes si elles n’ont pas été filtrées par une personne (un collègue, le documentaliste, ou encore dans les très grosses structures le juriste "knowledge management"). Et, sauf à les utiliser avec parcimonie, les systèmes d’alerte par e-mail me semblent avoir peu de chances de changer les choses. Je constate d’ailleurs qu’ils sont peu utilisés par ces mêmes juristes pour lesquels ils ont été conçus. En effet, même la mise en place d’une veille sur un point de droit très restreint [2] ne servira que pendant 2-3 mois, le temps moyen pendant lequel il travaillera sur le point de droit en question pour son client. Et pendant ce bref laps de temps, il est peu probable que survienne un changement de jursprudence ou une réforme. Le seul juriste intéressé par ces fonctionnalités de veille serait peut-être le chercheur universitaire, dont les travaux s’étendent couramment sur l’année universitaire (mémoire) ou plusieurs années (thèse).

Des réponses réalistes et adaptées aux besoins des juristes

Premère réponse : embaucher ou former en interne des spécialistes de la veille juridique. Ce peut être des documentalistes, des "paralegal" (juristes effectuant un travail comme employés/administratifs) mais aussi des collaborateurs, à condition pour ces derniers qu’ils puissent facturer du temps de travail sur cette tâche, sinon la veille passera, très normalement, après les dossiers.

Deuxième réponse : si possible, répartir la veille entre plusieurs spécialistes, selon le domaine du droit et selon le type de sources à surveiller. La veille en propriété littéraire et artistique aux avocats en droit d’auteur, celle en procédure civile aux spécialistes du contentieux, etc. Mais aussi : donner plutôt la veille sur les projets de loi, voire de directives, aux documentalistes et celle sur la jurisprudence et la réglementation sectorielle de détail (consommation-produits, énergie, télécoms, ...) aux juristes spécialisés. Il reste néanmoins que cette répartition suppose des effectifs conséquents, ce qui n’est pas le cas de tous les acteurs. Plus la structure est de petite taille, plus la veille devrait, à mon sens, être confiée à la/au documentaliste, à charge pour elle/lui de régulièrement consulter les juristes pour optimiser sa tâche.

Troisième réponse : ne pas tout lire. Il est indispensable de faire en sorte que la veille soit la plus économe possible en temps, car son utilité, pour réelle qu’elle soit, n’a pas non plus le caractère d’une rentabilité immédiate. Il faut alors :

  • lire les sommaires détaillés et/ou les chapeaux et autres abstracts et résumés, plutôt que le texte même des articles
  • privilégier les rubriques orientées veille : Actualité, Panorama, Nouveau, etc.
  • privilégier les techniques qui font gagner du temps : s’abonner au fil RSS de la publication si elle en offre un (c’est encore très rare dans le milieu juridique, à l’exception des weblogs juridiques et du site du Premier ministre ; aucun éditeur juridique français, à part Juritel, n’offre de fil RSS).
    Cela dit, et contrairement à ce que beaucoup de blogueurs [3] voudraient faire croire, les fils RSS ne sont pas l’arme absolue contre l’avalanche informationnelle. Comme le note [4] Martin Lessard, un spécialiste québécois des sites web devenu conseil en communication [5] : « Pour trier l’information, l’agrégateur [de fils RSS] est imbattable. Mais quand je veux suivre ma micro-blogosphère de contenu dense, c’est moi qui est la limite... Mon agrégateur me met en pleine face tout ce que je n’aurais pas le temps de lire. [...] Mais est-ce qu’un "agrégateur sémantique" pourrait m’aider ? [...] Devant la somme des résultats "pertinents", ne serais-je pas devant une problématique typique de l’autorité cognitive : quels sont les critères de pertinence que je dois utiliser pour trier l’information ? à qui dois-je faire confiance pour croire ce qui est écrit ? On y revient toujours. ».

Quatrième réponse : ne pas tout lire, certes, mais ne négliger aucune source pour autant :

  • les revues papier : elles sont à lire aussi, si elles n’ont pas d’équivalents en ligne
  • les travaux parlementaires [6] et les rapports demandés par le gouvernement [7]. Malgré leur foisonnement, ils restent LA source de veille pour les grandes réformes
  • les thèses. Les thèses une fois soutenues sont indexées dans le catalogue universitaire Sudoc et les sujets de thèse, en cours, eux, dans la base de données bibliographiques du Fichier central des thèses (FCT) tenu à l’Université de Nanterre
  • les juristes de la structure : "débriefer" les juristes qui rentrent d’un colloque, d’une réunion de travail avec d’autres juristes sur un dossier commun ou d’un déjeûner important avec des clients. Pour cela, il est essentiel maintenir d’excellentes relations avec les juristes.

Cinquième réponse, peut-être la plus importante : sé-lec-tio-nner, "prioritariser". Il est impossible de tout surveiller, il faut :

  • se restreindre aux domaines clés pour la structure
  • laisser les juristes détecter eux-mêmes les évolutions de détail
  • monter des veilles spéciales (pour une conférence, un client, un dossier) et les abandonner aussitôt le dossier clos, la conférence tenue. Les conserver si besoin est pendant un an ou deux, puis s’en débarasser (voir aussi infra).

Dernière réponse, enfin : formaliser la veille, garder les documents pertinents trouvés et en faire une synthèse rapide. Si on manque de temps, la synthèse peut être orale, ou un simple e-mail de quelques lignes, mais il vaut mieux éviter de livrer à un juriste les seuls documents bruts résultant de la veille.
Si une veille doit devenir permanente, transférer ses résultats au services Documentation qui les transformera en dossier documentaire, en prenant bien garde à limiter le nombre de dossiers, de manière à ce que la tenue à jour des dossiers ne devienne pas chronophage.

Emmanuel Barthe
documentaliste et veilleur juridique [8]

Notes de bas de page

[2Pour le juriste, la façon la plus simple de le faire consiste à enregistrer/mémoriser la recherche effectuée sur le site web payant ou le cédérom de l’éditeur. L’ouvrage électronique ou la base de données le préviendra alors lorsque la recherche donne de nouveaux résultats.

[3Les blogueurs sont les auteurs des weblogs ou blogs, ces "carnets de notes" publiés sur le Web, et leurs nouveaux billets sont annoncés par les fils RSS que produisent automatiquement leurs logiciels de blog.

[4De l’utilité de mon agrégateur / Martin Lesssard, Zéro Seconde, 16 septembre 2005.

[5En clair, il gère des budgets de publicité ayant des sites web pour support.

[6L’Assemblée nationale et le Sénat publient chacun leur newsletter. Elles listent tous les nouveaux documents publiés sur chaque site.

[7Voir la Bibliothèque des rapports publics (BRP) sur le site de la Documentation française.

[8Je maintiens une veille sur les projets de textes français et communautaires principalement et, uniquement dans certaines matières, sur la jurisprudence de la Cour de cassation et de la Cour de Justice des Commanautés européennes.

Répondre à cet article