Stop ! (Ralentissons Internet)

Du besoin de fonctionner moins vite pour analyser mieux

Samedi 6 mai 2017, par Emmanuel Barthe // Logiciels, Internet, moteurs de recherche

Le 5 mai 2017, LeMonde.fr publiait une tribune de Corentin Lamy, Eloge de la lenteur sur le Web :

« En vingt ans, l’accès à Internet est devenu meilleur marché, plus rapide et indissociable de notre quotidien. Jusqu’à devenir obsédant. Tout y est accessible, rapide, urgent. Et parce que tout est urgent, tout est devenu futile. Le philosophe italien Maurizio Ferraris, auteur de Mobilisation totale (PUF, 2016), compare l’état de mobilisation permanente induit par Internet à une guerre intime et à une forme de servitude volontaire. »

Servitude volontaire : en effet. J’ai parfois l’impression qu’au bout de 30 mn sur Internet [1], je ressemble à un "gamer" compulsif qui n’arrive plus à lâcher sa manette de jeu et veut absolument terminer la partie en cours [2] : « Juré, c’est la dernière. » Longtemps, je me suis comporté comme un jeune enfermé dans une pâtisserie, qui se goinfre jusqu’à vomir ... et se lasser un temps des gâteaux. Puis se regoinfrer etc.

Ad vitam eternam ? Eh bien non. J’ai carrément désinstallé mon dernier jeu en ligne.

J’ai aussi fini par prendre l’habitude le soir de ne plus surfer (sinon, pour dormir, c’est raté ...).

Je continuerai à poster sur ce blog de long billets réfléchis, argumentés, avec notes de bas de page. Je lis tous les documents que je cite. Je les analyse d’une manière un minimum critique. Je discute avec des acteurs du secteur. Je fais relire mes projets de billet. Tout cela prend du temps. M’empêche de réagir à chaud, de surfer la vague. Me fais perdre des lecteurs, du trafic [3], des (très maigres) revenus publicitaires.

Mais cette réflexion et cette lenteur permettent d’amasser beaucoup d’informations, de décrypter, de deviner ce qui se passe derrière les apparences puis de le vérifier, et au final d’être mieux informé — je veux dire plus finement et plus profondément — que ceux qui suivent le 20 heures cacophonique perpétuel mâtiné de café du commerce qu’est le bal de l’info et des rumeurs sur le Net.

Pour prendre un exemple, je n’ai pas suivi la mode open access (OA) aveuglément depuis que j’écris sur Internet. J’ai sélectionné les revues en accès libre que j’ai présentées sur ce blog. Et longtemps, il y en eut très peu et très peu de qualité. Idem pour les sites gratuit. J’en ai parlé mais en les voyant à travers le prisme de la qualité du contenu, des interfaces et des fonctionnalités de recherche. C’est parce que j’ai analysé et testé les ressources gratuites comme les payantes et que j’ai discuté avec leurs concepteurs, que j’ai pu prendre du recul et ne pas encenser une mode (bases de données payantes) puis une autre (revues gratuites) [4].

C’est ce temps passé et cette réflexion qui me permettent aujourd’hui de dire que l’accès libre en droit français est mûr. En effet :

  • il y avait la semaine dernière 560 thèses de droit sur le serveur TEL, toutes autorisées pour publication par le jury, souvent sur des sujets qui intéressent les professionnels
  • il existe à avril 2017 au moins 26 revues juridiques francophones de qualité en open access [5].

Ralentir n’empêche pas de suivre les informations mais sans y être collé toute la journée. J’espace mes moments de veille. Quand je faisais un panorama de presse, je passais la presse en revue le matin à 10h et une autre fois vers 13h. Et j’arrêtais là. Bien sûr, une information urgente pouvait toujours arriver, mais ce serait les productifs qui la géreraient. Pas moi — ne pas être toujours le plus rapide est parfois dur à accepter.

Un de mes collègues (non documentaliste) ne regarde sa messagerie qu’une à deux fois par jour. Il privilégie le téléphone. Chapeau. Je ne peux pas, vu que je travaille en équipe mais à distance. Mais je n’active jamais le signalement des nouveaux mails. Jamais.

Mon compte personnel Twitter, par exemple, n’est pas alimenté tous les jours. Je n’en ai ni le temps ni l’envie. Et je ne suis qu’une trentaine de comptes Twitter.

Or il se trouve que des domaines professionnels sont eux aussi concernés par cette mode tyrannique de l’accélération. En droit, la doctrine [6] depuis une quinzaine d’années ne prend plus guère le temps de faire autre chose que résumer et expliquer la jurisprudence et les réformes. Les critiques sérieuses et approfondies deviennent rares. Elle ne sont plus que le domaine rabougri des revues mensuelles comme la revue de débat Droit social et les revues trimestrielles comme la RTD Civ. ou la RGDA.

Mon message est simple : tenez vous informé mais pour en savoir plus, ralentissez, espacez vos connexions, prenez votre téléphone, discutez hors ligne [7], prenez le temps de tester, de vérifier, de creuser, de réfléchir, de critiquer avec des arguments solides, au lieu de.copier-coller, forwarder et RT plus vite que votre ombre.

Emmanuel Barthe
bibliothécaire documentaliste, geek et internaute depuis 1996

Notes de bas de page

[1La plupart d’entre nous réduisent Internet au Web alors qu’Internet, c’est aussi (et de plus en plus) des applications mobiles pour smartphone, de l’e-mail ou du téléchargement.

[2L’addiction aux jeux vidéo, une dépendance émergente ?, par Marc Valleur, Enfances & Psy, vol. n° 31, n° 2, 2006, pp. 125-133.

[3Lazy Eyes : How we read online, par Michael Agger, Slate.com 13 juin 2008.

[6La doctrine, en droit, désigne les es commentaires de la jurisprudence et des réformes par les avocats et enseignants en droit

[7En langage geek : IRL. In Real Life.

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