Nouveau moteur de recherche expert moins pertinent ...

Site du Conseil constitutionnel : une cuvée 2018 très mitigée

... et l’aspect communication institutionnelle renforcée a des impacts négatifs

Lundi 1er octobre 2018, par Emmanuel Barthe // Portails juridiques officiels - Diffusion des données juridiques publiques

La refonte du site du Conseil constitutionnel a été mise en production le 31 juillet 2018. Entre autres : une nouvelle charte graphique, et un moteur de recherche avancé.

Les principaux changements

Un moteur de recherche des décisions du Conseil avancé et théoriquement amélioré : il est désormais possible de chercher par type de solution (non-conformité, irrecevabilité...) (voir Solution normalisée en bas de la page du moteur expert).

Toujours en accès libre et gratuit au bout de deux ans : les (Nouveaux) Cahiers du Conseil constitutionnel.

Et toujours les fameuses versions PDF et les gros dossiers documentaires, au format PDF eux aussi.

Un parfum de communication institutionnelle renforcée ressort de cette nouvelle version :

  • apparition d’une rubrique "Actualités et événements"
  • un flux RSS pour suivre toute l’actualité du site du Conseil constitutionnel
  • un abonnement aux mises à jour du site par mail en bas de chaque page
  • une forte mise en valeur (en bas de chaque page) de l’application mobile du Conseil, sur cette nouvelle version … Gratuite et téléchargeable sur iOS et Android, elle a été lancée en octobre 2017.

Cette nouvelle version peut sembler bizarre car la dernière modification du site remonte à environ deux ans. Mais elle n’était que très partielle : une refonte partielle de la charte graphique et de la page d’accueil uniquement. C’était une refonte "cosmétique".

Celle de l’été 2018 est une refonte fondamentale. Et hélas ratée.

Le bling-bling fait des dégâts, et la pertinence du moteur a pris un coup

Le professeur de droit public Olivier Beaud est peu convaincu de l’intérêt de cette refonte [1] :
« On est loin du compte avec ce nouveau site qui est autant "bling-bling" que dysfonctionnel [...] l’accessibilité d’un site est un élément déterminant pour garantir l’accès à l’information et une certaine hiérarchisation des priorités. [...]
Une chose reste sûre : un tel site se situe loin des exigences qu’une institution publique chargée d’un service public devrait avoir. On peut aisément soupçonner le Conseil constitutionnel d’avoir cédé aux sirènes de la "communication". Quand ce dernier dissertera à l’avenir sur l’accessibilité et à l’intelligibilité de la loi, on pourra aisément lui conseiller de "balayer devant sa porte" et d’assurer une véritable accessibilité et intelligibilité de son site et des informations le concernant… ».


L’ancien menu du site du Conseil

Le Pr Beaud a en large partie raison selon nous même s’il y va un peu fort. Reprenons un par un ses reproches.

- Remarque liminaire : très souvent, quand un site change de charte graphique et d’organisation, ses utilisateurs réguliers sont dans un premier temps inévitablement déçus. Parce qu’ils ont perdu leurs repères et leurs habitudes [2]. Ajoutons que les juristes sont conservateurs.

- « Nouvelle version dysfonctionnelle et peu pratique », « d’utilisation difficile et pénible » écrit O. Beaud. Oui, il a tout à fait raison :

  • l’information disponible sur les pages du site du Conseil a perdu en "compacité". Même consulté sur smartphone, le nouveau site nécessite, par exemple, de faire beaucoup plus défiler les pages ("scroll down") qu’avant : 8 mouvements de mon pouce sont nécessaires sur mon OnePlus 3T pour descendre en bas de la page d’accueil contre 4 avant. Comme si le concepteur du site s’était inspiré de la page d’accueil plaquette d’une société ou de celle d’un journal. Je rejoins largement l’avis du Pr Beaud qui écrit sans nuances : « la page d’accueil, qui fait penser à la Une d’un magazine glamour du genre Relais et Châteaux »
  • les publications, comme justement les Cahiers, sont à aller chercher dans la rubrique Actualités et événements, ce qui n’est pas évident du tout. Alors qu’auparavant, elles bénéficiaient de leur propre rubrique dans le menu
  • sur ordinateur, les menus du haut bouchent fréquemment la vue. Dès qu’on promène sa souris vers le haut, les menus du haut se déclenchent et comme ils sont immenses, ils bouchent la vue des résultats. On ne voit plus rien !

- Recherche et navigation dans la jurisprudence :

  • « sans connaître forcément la date d’une décision, on pouvait la retrouver assez aisément en consultant la liste des décisions année par année » : là, c’est inexact. Les listes de décisions n’ont pas disparu. Voici celle pour 2017. NB : les juristes adorent ça — et ça favorise le référencement si chaque arrêt a son lien [3]
  • « sur le point capital de la recherche d’une décision, il n’est plus possible de retrouver facilement une décision si on ne connait pas sa date exacte ou son numéro, même si l’on peut évidemment toujours effectuer une recherche par mot ou dans les tables analytiques » : je ne serais pas aussi affirmatif là-dessus. Archive.org ne permet pas d’utiliser l’ancien moteur de recherche interne du site, aussi la comparaison est-elle difficile, mais il est fort possible que le classement des résultats par le moteur actuel ait perdu en pertinence. Pas au point de devenir inutilisable, mais la pertinence des premiers résultats n’est pas brillante pour autant.
    Mon test habituel sur le site du Conseil est de taper accessibilité de la loi=accessibilit%C3%A9+de+la+loi&filtres[]=type_doc%3AversionHTML&filtres[]=sous_type_decision%3A%22DC-loi%22&offsetCooc=&offsetDisplay=&nbResultDisplay=10&nbCoocDisplay=&UseCluster=&cluster=&showExtr=&sortBy=pertinence&typeQuery=9&dateBefore=&dateAfter=&xtmc=accessibilit%3F_de_la_loi&xtnp=p1&rech_ok=1&datepicker=&date-from=&date-to=] dans le moteur et de voir si on retrouve rapidement la décision fondatrice n° 99-421 DC du 16 décembre 1999. Auparavant, je la trouvais dans les 10 premiers résultats, me semble-t-il. Là, c’est raté et bien raté : déjà, le tri par défaut est le tri antéchronologique, moins pratique et devenu non standard, et quand on trie par pertinence, rien dans les 6 premières pages de résultats, alors même qu’on a restreint aux décisions DC Loi ordinaire. Il faut attendre le 70e résultat sur 87 pour voir apparaître la décision n° 99-421 ...
    On relève aussi le problème suivant : si on combine un type de solution (dans Solution normalisée en bas du formulaire de recherche avancée) avec des mots-clés, les résultats tiennent compte des mots-clés, mais pas du choix du type de solution. Espérons que ce n’est que temporaire, parce que ça n’a pas de sens

    Résultats de la requête Terme = accessibilité de la loi ET Solution normalisée = Non-conformité partielle ET Type de décision = DC Loi ordinaire. On note la présence d’une décision de type Conformité, ce qui ne correspond pas à ce qui était demandé.

- L’ancien site « permettait aussi facilement de repérer facilement les différents types de décisions que prenait le Conseil » : c’est en effet moins facile puisqu’avant, une page, accessible par la rubrique Décisions, listait les différents types de décisions. Il faut pour retrouver un peu cela aller sur la page de recherche avancée (dite ici "experte") des décisions.

Un remède partiel à la perte de pertinence du nouveau moteur peut consister à passer par Google — j’écris "partiel", car les algorithmes de tri de Google ont une nette tendance à privilégier les arrêts récents :

Le professeur Beaud conclut en insistant sur l’importance de l’usabilité (ou UX) des sites publics : « l’accessibilité d’un site est un élément déterminant pour garantir l’accès à l’information et une certaine hiérarchisation des priorités ». En réalité, ici, le terme accessibilité est inapproprié. Il correspond en web design aux techniques facilitant l’accès aux sites pour les personnes à handicap visuel (regroupées, pour l’administration, dans le RGAA).

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique
ex-webmestre technique intranet et internet de la Cour de cassation

Notes de bas de page

[1Un nouveau site au Conseil constitutionnel. Hélas !, par Olivier Beaud, blog de Jus Politicum, 1er octobre 2018

[2Les GAFAM connaissent ce biais des internautes et sont exemplaires à cet égard. Voyez l’aspect d’une page produit d’Amazon ou de la page d’accueil de Google Web search : en 15 ans, elles n’ont que peu evolué.

[3Il n’y a que si la liste est trop longue et ralentit le chargement de la page, comme sur certaines pages du site de la Cour de cassation, que ce format a quelque chose de négatif.

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