Professionnel de l’information juridique ou infomédiateur : mon métier maintenant

Ce que je sais faire — au delà de la documentation

Lundi 5 septembre 2005, par Emmanuel Barthe // La documentation juridique

Je suis toujours un bibliothécaire documentaliste juridique, ces deux tâches représentent selon les jours entre la moitié et les deux tiers de mon temps de travail. Mais j’assure ces deux tâches parmi d’autres. Mon métier, globalement, maintenant, c’est l’information juridique [1].

J’ai commencé à travailler comme bibliothécaire en cabinet d’avocats, en 1993. Aux compétences et tâches traditionnelles du bibliothécaire [2], j’ai ajouté les compétences du documentaliste : recherches sur base de données et sur papier ainsi que dans les centres d’information externes, formation des stagiaires aux recherches en droits français et communautaire.

Je passe maintenant à un métier souvent qualifié chez dans le monde anglo-saxon d’"information/knowledge officer" ou encore de de "support lawyer" (catégorie "paralegal"). Je préfère le français "professionnel de l’information juridique" ou "infomédiateur" (au service des juristes/avocats). Un métier qui ajoute aux tâches traditionnelles de la documentation et de la bibliothèque et les dépasse. L’accès direct des avocats et stagiaires aux bases de données et aux plateformes en ligne des éditeurs progresse et me décharge d’une partie des recherches, notamment celles répétitives ou les plus faciles.

Le volume d’information et sa rapidité ne cessent de croître, l’importance de la capitalisation du savoir interne devient dans les professions juridiques un enjeu stratégique. Je m’occupe donc de plus en plus d’information et de veille, de plus en plus en numérique, et non plus de documents et de papier. Le documentaliste s’efface progressivement, place au gestionnaire d’information et au veilleur.

Concrètement, voici mon métier aujourd’hui :

- veille juridique et concurrentielle :

  • signaler aux avocats les réformes en cours, au stade de l’avant-projet, en cours de procédure législative et au moment de leur parution dans les périodiques officiels
  • signaler aux associés toute information utile sur les clients, les adversaires et les concurrents

- compétences/tâches relationnelles/communicationnelles :

  • partie intégrante d’un "practice group" où j’apporte les résultats de ma veille par messagerie, par des contacts informels mais réguliers et en réunion
  • animation de groupes de travail dans un cadre d’association professionnelle
  • gestion du personnel du centre d’information
  • créer et maintenir des contacts et relations que je peux faire jouer pour la structure
  • conseils en publication : où publier pour le marketing du Cabinet, quels annuaires sont lus, signaler une publication peu connue comme certains sites ou newsletters ...

- des recherches jusqu’au bout : en partie grâce à mes connaissances de juriste, je ne garde parmi les documents obtenus dans mes recherches que ceux pertinents et les trie par importance si nécessaire et j’indique brièvement à l’auteur de la question le sens de la réponse

- formateur conseil en recherche, d’abord — mais pas seulement — numérique :

  • former les avocats et stagiaires aux outils de recherche et de veille, notamment bases de données/plateformes en ligne des éditeurs/moteurs de recherche. Le contenu exact — qui n’est pas toujours celui annoncé —, la recherche expert, les avantages mais aussi les pièges des outils numériques, je les connais. Si ma structure n’y est pas abonnée, je les teste à chaque nouvelle version, notamment dans le groupe de travail "Test et formation" que j’ai contribué à créer au sein de l’association Juriconnexion.
    J’ai par exemple remarqué que si les stagiaires utilisent systématiquement Google ou certaines plateformes en ligne des grands éditeurs, ils en ignorent aussi bien les subtilités ... que les limites. Au final, le but est d’accélérer et fiabiliser le rassemblement de l’information nécessaire pour traiter avec le maximum de sécurité juridique et de rapidité les dossiers des clients, et de rentabiliser au maximum un investissement lourd
  • accompagner la recherche si nécessaire, mais en évitant de se substituer aux juristes
  • participer/se tenir au courant des recherches inédites pour transmettre ensuite ce nouveau savoir
  • guider les avocats et stagiaires pour les recherches à l’extérieur, par exemple pour obtenir une opinion par téléphone dans des organismes comme la DGCCRF, l’AMF, la DGT, l’AFNOR ...

- compétences bases de données/intranet/KM :

  • construction d’intranet documentaire ou participation à la construction des rubriques actualité juridique et documentation de l’intranet de la structure, ce qui suppose une bonne compréhension des technologies web et des réseaux d’entreprise sous Windows et une bonne entente avec les informaticiens
  • participation aux projets de base de données de modèles internes du Cabinet
  • créer des bases de connaissance interne (knowledge management/gestion du savoir) sous logiciel de type CMS ou wiki
  • monter une "bibliothèque numérique" (digital library) en respectant le droit d’auteur et les licences des portails publics tels Legifrance et EUR-Lex, notamment par l’utilisation des liens hypertextes [3]

- acheteur/négociateur de documentation :

  • suivi du budget : plus fin par certains aspects que celui, tout aussi nécessaire, réalisé par la comptabilité [4], il permet de comparer des montants trimestriels ou annuels à structure d’abonnement stable ou comparable d’une année sur l’autre
  • suggestion et/ou consolidation des politiques d’acquisitions/résiliations en suivant étroitement les nouveaux dossiers, les domaines de travail de chaque avocat et leurs demandes d’acquisition. Ce qui inclut une gestion dynamique des abonnements. Autrement dit :
    • je fais régulièrement le tour des avocats pour réunir les besoins
    • je ne m’interdis pas de suggérer des résiliations d’abonnements très peu consultés ou devenus inutiles et en sens inverse, quand des besoins se font nettement sentir
    • pour cela, enquêtes sur les besoins auprès des avocats et même des stagiaires qui s’investissent dans les recherches
  • analyse des conditions générales de vente et surtout d’abonnement (CGV/CGA) et négociation ou conseil en négociation tarifaire, à l’heure où les abonnements numériques deviennent de plus en plus des forfaits globaux à coût très élevé
  • négocier les tarifs avec les éditeurs, tout en maintenant un dialogue constructif avec eux

- j’appuie ce travail par une connaissance approfondie du droit français et communautaire en certains domaines (obligations, droit du travail, droit d’auteur, droit de l’informatique et des données personnelles, NTIC, pratiques anticoncurrentielles, concurrence déloyale, parasitisme) et des procédures d’élaboration des législations française et communautaire, lobbying compris. Ces connaissances ont été acquises par une licence en droit privé, mais elles sont maintenues par mes discussions avec les avocats sur les questions posées par les clients et mes lectures d’études et articles de revues. Cette compétence en droit me permet de me comporter face à une question à la fois comme un spécialiste de l’information et comme un juriste.

Emmanuel Barthe
professionnel de l’information juridique

Notes de bas de page

[1D’où le changement de nom de ce blog : "Le journal d’un documentaliste juridique" est devenu "Un blog pour l’information juridique".

[2Gestion des commandes, des abonnements, des reliures des revues, rangement, élaboration d’un plan de classement de la bibliothèque, maîtrise de la bibliographie juridique ...

[3Les conditions d’utilisation des plateformes en ligne peuvent parfois interdire les liens hypertextes, mais cela reste dificile à justifier sur un plan juridique, ni le droit d’auteur ni le droit du producteur de base de données ne semblant permettre d’interdire les liens profonds. De toute façon, sans abonnement, donc sans ID et mot de passe, de tels liens ne fonctionnent pas ...

[4Les états comptables des dépenses en information-documentation sont uniquement basés sur les dépenses et à la date de chaque dépense. Si donc un abonnement d’un gros montant se renouvelle, comme il est fréquent, au 31 décembre, la comptabilité le règlera parfois en novembre, plus souvent en décembre et souvent aussi en janvier. L’abonnement, pour la comptabilité, ne sera donc pas systématiquement imputé sur l’exercice où il est utilisé, ce qui empêche toute comparaison précise. De surcroît, le plan comptable suivi rigoureusement par les services comptables ne permet pas de distinguer les recherches spécifiques à un dossier refacturées au client, celles correspondant au budget Documentation et enfin celles supportées par la structure mais hors budget Documentation.