Polémique sur blogs

Prix unique du livre numérique (ou pas numérique) : on s’en fout (ou pas)

Les pure players de l’édition numérique se lâchent sur le modèle économico-juridique à venir de l’e-book

Lundi 6 septembre 2010, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

C’est polémique, c’est réaliste voire cynique par certains aspects — ça vient du terrain — et ça parle du livre numérique/e-book. C’est très franc du collier, chose pas si fréquente que ça sur Internet, finalement [1], et c’est assez révélateur sur les enjeux de l’économie numérique du savoir qui se met en place :

Prix unique du livre numérique : on s’en fout complètement, blog Le tiers livre 30 juillet 2010

Selon l’auteur de ce billet, François Bon, écrivain et éditeur numérique pure player avec sa coopérative d’auteurs et plateforme en ligne publie.net, l’initiative du prix unique pour le livre numérique sera de peu d’utilité [2].

Chaud devant ! Extraits saignants :

« Il s’agit de définir pour le livre numérique un prix indexé sur le livre papier. Mais nous, ce qu’on leur suggère, à ces chers vieux éditeurs [...], c’est de jouer le numérique au prix du poche... Hauts cris : – On n’a pas le droit de mettre en danger l’économie du poche ! [...]

Le Prix unique du livre numérique est simplement croupion, parce que décalqué du système basé sur le transfert de propriété d’un objet matériel, le livre – tandis que les usages neufs de la lecture numérique créent d’autres écosystèmes, par abonnement à un catalogue et non lecture titre à titre, par accès à distance depuis carte de bibliothèque d’un établissement public, par économie de la contribution, etc. : en bref, là où nous on a commencé d’aller, et pas eux. [...]

Ce qui les terrifie, c’est ça : que dans ce qui émerge, le pacte éditorial soit différent. On ne cesse pas l’édition, on la recompose dans le paysage neuf. [...]

Le Prix unique du livre numérique, on s’en fout, parce que ce qu’on propose n’appartient même pas au livre (qui se définit par son caractère imprimé, d’où le fait que leur loi croupion ne s’appliquera qu’aux ouvrages transposés du papier – s’ils voulaient appliquer leur Prix unique aux pure players du numérique, cela supposerait par conséquence de nous gratifier de la TVA réduite du livre, ce qui n’est pas pour demain). »

Intérêt des blogs : François Gèze, PDG des éditions La Découverte (elles-mêmes lancées dans le numérique), dans les commentaires, lui apporte une contradiction et parfois rectification très informée :

« L’objet [du projet de loi sur le prix unique du livre numérique] est (assez) simple : l’utilisation du "contrat de mandat" entre les éditeurs et les libraires en ligne (permettant aujourd’hui à l’éditeur de fixer un prix unique du livre numérique afin d’éviter les dégâts sur la création éditoriale que représenterait la liberté de discounter laissée au géants commerciaux du Web) n’est pas assez assurée, et une loi transposant dans le monde numérique l’esprit de celui de la loi de 1981 pour le livre papier est donc indispensable. »

Mais Thierry Crouzet, lui, appuie, sur son blog Le peuple des connecteurs, mais oriente le débat vers la distribution :

« Si le prix du livre est bien unique, les remises accor­dées aux libraires varient du simple au double. C’est-à-dire que quand vous ache­tez un livre chez Car­re­four, Car­re­four gagne deux fois plus que si vous ache­tez ce même livre dans votre librai­rie pré­fé­rée où vous allez en même temps boire l’apéro. Je me demande d’ailleurs de quoi vivraient les petits libraires s’ils ne pré­pa­raient pas de bonnes tapas ?

Le prix unique n’a pas pour vertu de pro­té­ger les petits libraires, mais d’augmenter la marge des gros. Vous allez dire que ça pro­tège au moins les éditeurs et les auteurs, car, les prix étant plus élevés, ils touchent plus de divi­dendes. Faux. La dis­tri­bu­tion a le don de pres­su­ri­ser les éditeurs et
de les sai­gner. Seule la dis­tri­bu­tion pro­fite de cette loi. »

Et dans les comm’ de Thierry Crouzet, Valoche de tenter une synthèse et une conciliation :

« Hypo­cri­sie ou pas le prix unique du livre a sauvé pas mal de libraires. En per­met­tant aux gros de s’en mettre encore plus dans les fouilles certes mais quand même. »

Après les acteurs économiques du livre numérique, voici ce qu’en pensent les juristes.

Cédric Manara, professeur de droit à l’EDHEC, égratigne l’idée du prix unique du livre numérique, quelque soit le support sur un autre angle (revue Documentalistes février 2010) : il aurait le même prix que le papier alors que les droits cédés sont moindres. Je le cite :

« Le contenu est peut-être identique, mais d’un côté le lecteur utilise le papier comme bon lui semble, alors que de l’autre il est assujetti à des conditions d’utilisation du contenu. Si la situation est différente, comment le prix pourrait-il être unique ? »

Camille Dorignon a consacré au sujet les pages 11 à 15 de son mémoire de Master 2 Droit de la propriété littéraire, artistique et industrielle (Université Paris II Panthéon Assas) [3]. Selon elle, interrogée par nos soins :

« En droit, et cela semble confirmé par des prises de position récentes des personnalités chargées de cette réflexion, l’idée de prix unique devrait être étendue à l’ebook. Que ce prix unique soit différent du prix du livre papier n’a pas d’importance selon moi. Ce qu’il faut c’est un prix unique résultant de négociations avec les éditeurs, afin de permettre la continuité de la loi Lang. »

Allez, tiens, dans la catégorie débats, il y a ça aussi de génial sur le livre numérique : ce compte-rendu très affûté de la Journée d’étude ADBS Livre numérique, offres et usages". Et là, c’est ce que pense du sujet un bibliothécaire.

A lire.

Notes de bas de page

[1Sur Internet, comme dans la presse, l’autocensure devient une nécessité. Eh oui !

[2Un billet signalé par le Nectar de Bouillon, une veille gratuite du Bouillon des bibliobsédés.

[3La généralisation d’un prix uniforme des oeuvres, mémoire sous la direction du Professeur Pierre-Yves Gautier, année universitaire 2008-2009. Disponible à la BIU Cujas et l’IRPI.

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