Les commentaires sous les articles de presse en ligne : inutiles et nocifs

Vendredi 8 juin 2018, par Emmanuel Barthe // Logiciels, Internet, moteurs de recherche

Des commentaires sous l'article du Parisien du 8 juin 2018 sur le refus d'intervention des militaires au Bataclan

Les commentaires sous les articles de presse en ligne, à quelques exceptions près (le Financial Times par exemple) sont toujours aussi inutiles et sentent toujours aussi mauvais.

Un exemple récent sur le site du Parisien (groupe Les Échos Le Parisien), sous cet article, dont le sujet est un véritable miel à mouches :
Bataclan : des familles de victimes demandent des comptes à l’Etat, Le Parisien.fr 7 juin 2018

Florilège de com’ [1] :
« Bon courage et bonne chance sa va être très long depuis des années ont protèges les assassins aux noms de présomption d’innocence et Taubira qui en remis une couche ces années vont être chère en vie humaine »
« Cette anomalie choquante laisse à penser que le donneur d’ordre, donc le gouvernement, était secrètement complice des islamistes. Quelle autre explication ?? »

Et ce, malgré les précautions louables mais insuffisantes prises par les journaux : obligation de s’inscrire (création d’un compte ou, plus souvent, connexion à son compte Google ou Facebook) ou carrément d’être client, amélioration des outils et chartes de modération (notamment l’implémentation croissante de Disqus ou Netino).

Certains medias ont mis en place des chartes d’une sévérité drastique. Du genre de celle de Numerama, finalement mise en place en février 2018 et dont l’article 4, par exemple, prévient très franchement :

« La liberté d’expression n’est pas un absolu. Vous avez le droit de tout dire, effectivement, mais également le devoir de subir les conséquences de vos propos. Tout manquement aux règles entraînera la suppression des messages et le bannissement définitif des auteurs impliqués. Numerama est une société privée et ces espaces de discussions sont la propriété d’Humanoid, qui se réserve le droit de les modérer comme elle les entend, sans préavis. »

Dans le cas présent, Le Parisien n’exige que le minimum : se connecter à son compte Google ou FB. C’est clairement insuffisant.

Soyons franc : les journaux, tout comme les réseaux sociaux, "kiffent" les commentaires, le débat, les scandales. En effet, tout ce qui fait le buzz apporte du trafic, donc des revenus publicitaires.

Mais certains se sont rendus compte que le gain était très faible, et les dégâts sur les articles, notamment en terme d’agressivité, désastreux. Ceux-là ont supprimé les commentaires. Un exemple : l’hebdo belge Le Vif/L’Express (groupe Roularta) a décidé de fermer la possibilité de commenter les articles sur son site.

Très franchement, personnellement, c’est pour moi un soulagement que de ne pas tomber sur ces com’ nauséabonds.

La réalité, c’est que les gens heureux n’ont généralement rien à dire, et les mécontents toujours trop à (mé)dire.

De surcroît, le niveau de connaissance moyen du commentateur d’article en ligne est tel qu’il n’apporte aucune information ni aucun argument supplémentaire à l’article. Qui plus est, la plupart des gens commentent sans avoir lu en entier et s’ils ont lu, sans pleinement comprendre. En analysant 70 millions de commentaires depuis dix-sept années, le quotidien britannique The Guardian est arrivé à une conclusion assez déprimante : la zone en bas de ses articles se transforme souvent en champ de bataille et le débat "constructif" entre ses lecteurs est rare.

Les forums, y compris sur les réseaux sociaux (particulièrement Facebook et Twitter [2]), sont d’abord et avant tout un gigantesque défouloir pour les radicaux de tout poil, avec une préférence pour le racisme, l’europhobie et l’anti-mondialisation. Côté politique, l’extrême-droite, très active, est devant l’extrême-gauche. Le reste du spectre politique est quasiment absent [3].

Je le redis : lire les commentaires sous les articles de presse en ligne :

  • me fait désespérer de la nature humaine
  • me donne parfois envie de vomir
  • et me fait perdre mon temps.

On cite souvent le chiffre de 90% de spam parmi la masse d’emails [4]. Il faudrait aussi se poser la question pour le Web. Quel est le taux de déchets informationnel et idéologique sur le Web ?

Et la question de la lutte contre cela. Messieurs-dames de la presse, le fact-checking [5], c’est bien. Mais supprimer les commentaires sous les articles, ce serait mieux.

Emmanuel Barthe
veilleur

Notes de bas de page

[1Au 2 juillet 2018, aucun de ces commentaires n’avait été effacé, malgré ce billet et le message vocal que j’ai laissé sur le répondeur de la rédaction.

[2A propos des polémiques sur Twitter, Ramsès Kefi, de Libération, écrit : « Twitter a l’incroyable pouvoir de tout brouiller. Les dates, les contextes, les unes médiatiques, les interviews politiques et surtout, les analyses. [...] Twitter crée des boucles de polémiques. »

[3L’excellent article de Télérama sur les commentaires développe les raisons de leur nullité :
« Comment est-on arrivé à subir ainsi la loi des plus haineux ? Il faut d’abord noter que les internautes ignorent souvent les risques qu’ils encourent à publier des commentaires outrepassant les limites : " Les gens sont mal éduqués à Internet et commentent sans réfléchir, estime Vincent Génot, du Vif. Ils ignorent que leurs propos sont parfois juridiquement graves. La police est venue nous demander des adresses IP d’internautes qui postaient des menaces de mort. "
Dans un débat organisé par le New York Times, Christopher Wolf, président du Comité contre la haine en ligne de la Ligue anti-diffamation, expliquait ainsi le problème : " Les commentaires ont échoué à cause d’un manque de responsabilité " des sites ou " des réseaux sociaux (Facebook excepté) qui encouragent l’anonymat (...) Ce potentiel de haine et d’abus se transmet facilement de plateforme en plateforme. Reprendre tout à zéro dans ces sections à commentaires est peut être la seule solution, avec l’obligation d’utiliser son vrai nom comme règle : s’identifier est vital pour la civilité en ligne." »

[4Selon Arobase.org : « selon les moments et selon les mesures, le spam représente entre 55 et 95 % du trafic total de l’e-mail. La majeure partie (près de 90%) est filtrée en amont par les outils anti-spam des messageries et est donc invisible aux yeux des internautes. »

[5Vérification des faits, souvent par les journaux eux-mêmes : Hoaxbuster, les Décodeurs(Le Monde), Acrimed, Désintox de Libération, le Scan politique du Figaro ...

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