Pourquoi le moteur Qwant n’est pas indépendant

Les technologies de "search" voire une part très importante de son index sont apparemment fournies par Bing de Microsoft

Vendredi 16 novembre 2018, par Emmanuel Barthe // Logiciels, Internet, moteurs de recherche

Qwant est un moteur de recherche lancé par une équipe française et qui se positionne comme un concurrent éthique de Google. Son credo principal : le respect de la vie privée, comme l’américain Duck Duck Go, mais dont les résultats en langue française sont beaucoup moins pertinents que ceux de Qwant [1].

Chaque fois que je fais un test comparatif entre Qwant, Google et Bing, je constate :

  • la grande — voire très grande — similitude des résultats de Qwant et Bing (voir infra) (il faut comparer sur au moins les 30 premiers résultats, car les pages identiques ne sont pas placées au même endroit dans les résultats). Et lorsque les URL diffèrent, c’est quasiment le même titre et exactement la même information
  • la plus grande pertinence/l’intérêt plus grand des résultats de Google [2] sur les deux autres.

Sur une de mes questions tests favorites, télévision abus de position dominante, voici les trois premiers résultats, ce 15 novembre, des trois moteurs :

  • Bing et Qwant : 2 résultats identiques sur 3, et ces deux résultats sont des pages juridiques générales sur l’abus de position dominante [3] et pas du tout spécifiques à la télévision (qu’elle soit hertzienne, par satellite ou par le câble). Autrement dit, deux résultats à côté de la plaque sur les trois premiers [4]
  • Google : les 3 premiers résultats sont pertinents, ils concernent bien des affaires d’abus de position dominante ciblés *sur le secteur de la télévision*. Et qui plus est, trois affaires distinctes, importantes chacune et réparties dans le temps.



Si on descend dans les résultats des trois moteurs, les différences entre Bing et Qwant semblent s’accentuer mais c’est une apparence trompeuse (vous trouverez ci-joint les PDF des 30 premiers résultats de Bing, 40 premiers de Qwant et 30 premiers de Google). Il suffit de comparer les 30 premiers résultats de Bing et Qwant : 51% de résultats identiques. Certains vont me dire : c’est normal, ce sont là LES pages qui répondent à la question. Sauf que ... comme expliqué au paragraphe précédent, beaucoup de ces pages ne répondent justement *pas* à la question (pages générales sur l’abus de position dominante) et que les résultats de Google montrent que LES pages pertinentes sur le sujet sont tout autres.

Tout cela n’a rien de surprenant. L’index de Qwant et de ses technologies de "search", selon toute apparence [5] et selon les articles de presse cités ici, sont fournies par Bing de Microsoft. Et Bing, sans être un mauvais moteur de recherche web, n’atteint pas le niveau de pertinence et la puissance de Google [6] [7].

Cette utilisation de Bing, c’est ce que dit La Lettre A, toujours aussi indiscrète : « Le moteur de recherche Qwant accumule les subventions publiques sans avoir encore fait ses preuves face à Google. Sa dépendance technique à l’égard du moteur de Microsoft, Bing, interroge sur la stratégie d’un projet anti-Gafam. » [8]

Une des défenses de Qwant consiste à déplacer le débat ailleurs : Qwant ne donne pas nos données, disent-ils [9].

Autres défenses : Qwant a toujours prétendu que si, à ses débuts, il dépendait de la technologie de Bing, par la suite, il s’en est émancipé [10]. Ou bien il ne la reconnaît que pour la régie publicitaire [11].

Mais non : en 2013, plusieurs articles sérieux disent le contraire [12].

Rien n’a vraiment changé : les ressemblances avec les résultats de Bing sont majoritaires et le plus souvent confondantes (cf exemple supra). NextINpact confirme cela en 2017 pour la partie images [13] et la Lettre A confirme donc globalement en 2018.

Le même flou dans la communication du moteur de recherche se retrouve à propos de ses parts de marché (nombre de visiteurs, nombre de visiteurs uniques, pages vues) [14].

Les buts de Qwant [15] sont tout à fait honorables [16] et je les partage [17]. Mais de nobles intentions ne suppriment pas les faits [18].

Emmanuel Barthe
documentaliste/searcher

PS : je remercie Guillaume Champeau d’avoir pris le temps de me répondre. Je regrette toutefois que son billet ne comporte ni lien hypertexte vers une page web indépendante de Qwant, ni référence bibliographique, ni citation d’article de presse ou publié dans une revue universitaire, ni code source open, ni test reproductible. Les seules "preuves" sont de petites copies écran.

Notes de bas de page

[1Duck Duck Go est de facto le véritable concurrent de Qwant, car présent sur le même créneau. Pour autant, son index est beaucoup trop américain et ses résultats peu intéressants pour des Français.

[3Certes, des pages faisant autorité, surtout celle du site de la DGCCRF.

[4Et je le regrette, car une vraie concurrence dans le secteurs des moteurs de recherche ne pourrait que bénéficier à la communauté des "searchers" et aux internautes.

[5Ces 51% de résultats identiques ne sont pas normaux, et leur mauvaise pertinence en fait une excellente preuve que l’un a emprunté à l’autre. Quant à qui a emprunté à l’autre, vu la différence de taille, d’ancienneté et de R&D, comme qui dirait, il n’y a pas photo. Bing ne peut pas avoir emprunté à Qwant, il n’en a pas besoin. Donc ...

[6Searching for Bing : How Microsoft’s search engine has lost its way, par
Mark Hachman, PCWorld, 23 août 2018.

[7A son lancement, Bing s’approchait de très près de la pertinence et de la puissance de Google. Voir notre billet de l’époque : Bing : le dernier moteur de Microsoft n’est pas si mal que ça ....

[9Qwant, « le seul moteur de recherche qui protège la vie privée de ses utilisateurs » (interview d’Eric Léandri), par Thomas Coëffé, Le Blog du modérateur, 24 juillet 2017.

[10Qwant va déployer son propre moteur de recherche, par Guillaume Champeau, Numerama, 21 février 2013.

[11Voir l’encadré dans Qwant, l’anti-Google français, jouera quitte ou double en 2018, par Julien Bergounhoux, L’Usine digitale, 2 février 2018 : « Côté chiffre d’affaires, la publicité sans pistage (fournie par la régie publicitaire de Microsoft Bing) représente entre 70 et 80% des revenus de Qwant. »

[12Qwant, derrière le masque du Google killer français, par Lucien Théodore (un pseudonyme), 16 février 2013. Republié sur Alter-Info, 18 février 2013. Le moteur français Qwant surpris à utiliser Bing, par Benjamin Ferran, Le Figaro.fr, 19 février 2013.

[13Les liens du moteur Qwant avec Microsoft Bing, par Marc Rees, NextINpact, 13 mars 2017.

[14Non, Qwant ne pèse pas 8% des « parts de marché » des moteurs de recherche en France, par Cédric Mathiot et Vincent Coquaz, CheckNews, Liberation.fr, 3 octobre 2018. Voir aussi les fils de discussion suivants sur WebRankInfo, le forum de discussion de référence en matière d’annuaires, de moteurs et de référencement en France : Part de marché de Qwant en France, fil créé par WebRankInfo le 15 octobre 2018 ; Qwant vrai ou faux moteur ?, fil de discussion créé par longo600, 22 Mars 2017.

[15Communiqué de presse Qwant, 2 février 2017.

[16Je rejoins Qwant, par Tristan Nitot, Standblog, 5 juin 2018.

[18Comme l’a écrit Mikhaïl Bougakov : « Les faits sont la chose la plus obstinée du monde ».

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