Think outside of the (search) box !

Pensez hors du moteur !

L’efficacité du moteur rassure ... et enferme

Dimanche 25 décembre 2011, par Emmanuel Barthe // Logiciels, Internet, moteurs de recherche

Benoît Tabaka, qui fut dans une autre vie knowldege officer, a publié le 23 octobre 2011 sur son compte GG+ quelques extraits du livre d’Ippolita, un collectif italien de chercheurs, "Le côté obscur de Google" [1].

Chacune des remarques infra me semble pouvoir s’appliquer non seulement à Google mais aussi à la très grande majorité des interfaces, plateformes en ligne et moteurs de recherches actuels. Petits et gros. Payants et gratuits. Depuis le temps que je répète ici qu’on ne pose pas une question à un moteur de recherche mais qu’on l’alimente avec une requête (parce que c’est bien ainsi que le moteur la comprend et la traite) ...

En "un" mot : il est grand temps de penser hors du moteur.

Emmanuel Barthe
documentaliste, juriste

« Il existe une profonde différence entre chercher et trouver : Google nous fait trouver les choses, ce qui provoque une satisfaction, liée à la sensation d’accumulation. Mais plus que "trouver", ce qui est intéressant est surtout l’acte même de "chercher" ; peut être serait-il même intéressant de ne pas trouver tout à fait, parce que cela signifie qu’on est encore engagé dans la recherche [2]. [...]

La diffusion capillaire des moyens de recherche de Google en fait un standard de facto. L’espace blanc (blank box) où nous insérons les mots clés (keywords) de nos recherche est pour l’utilisateur une sorte de Weltanschauung, promouvant en somme une "vision du monde" bien précise, puisqu’elle incarne l’idée "de service total" (total service) : le moteur de recherche est capable de répondre à n’importe quelle question, de satisfaire toutes les exigences face à l’instrument Internet.

En termes épistémologiques, le blank box représente un modèle cognitif d’organisation de la connaissance : nous demandons en effet à l’espace blanc une réponse à toutes nos intentions de recherche, soit que nous voulions des documents, des approfondissements, des informations, soit que nous voulions simplement "naviguer". L’activité de recherche est entièrement identifiée avec l’objet qui fournit le service, Google, dont nous avons une perception envahissante.

L’habitude d’utiliser des outils se transforme en habitude comportementale, en acte répétitif : il est très difficile pour les utilisateurs de se représenter une recherche visant à satisfaire autrement leur "besoin d’input". Ils sont désormais attachés à l’efficacité/efficience rassurante du blank box  [3]. [...]

A propos du Cloud : "Le contrôle minutieux qu’obtiennent les fournisseurs de services Web grâce à ces outils rend cette dynamique potentiellement dangereuse pour nous tous. En effet, ceux qui offrent les services connaissent exactement l’identité numérique de leurs utilisateurs, le temps d’utilisation des logiciels et les contenus en cours d’élaboration, puisqu’ils contrôlent chaque accès aux outils mis à disposition et chaque détail relatif à leur utilisation". [...]

"Nous sommes en présence d’un système invasif qui impose un standard, même s’il apparaît comme formellement "démocratique" parce qu’il est mis entre les mains des utilisateurs, à portée de clic, à portée de browser. Ce qui est vendu comme démocratie électronique se transforme en une standardisation qui permet de digérer les contenus créés par une myriade d’utilisateurs et de leur associer la publicité la plus adaptée". [...] »

J’ajouterai ces extraits-ci :

« Les valeurs de positionnement du ranking de Google ne répondent à aucun critère clair d’évaluation ; toutefois, les réponses fournies dans l’immense majorité des cas sont exhaustives, ou plus exactement, il nous est impossible d’évaluer si quelque chose a échappé à son spider, à moins d’être experts dans un secteur donné et de connaître une ressource qui n’est pas indexée. [...]

Il est impossible d’éponger les demandes informationnelles par une solution univoque. »

Notes de bas de page

[1Rivages poche, 2011. L’édition (texte identique) de 2008 (Payot, collection Manuels), traduite de l’italien par Maxime Rovere et titrée "La face cachée de Google", est téléchargeable au format PDF sous licence Creative Commons 2.0 (droit de paternité, utilisation non commerciale, partage à l’identique) [[Gras, notes et liens sont de nous.

[2Et non plus dans le recopiage — intelligent (résumé, synthèse, réécriture, compilation, mise en regard etc.), certes, mais recopiage quand même.

[3L’expression anglaise thinking outside of the box n’a jamais aussi bien mérité son nom :-)

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