Dialogue entre un responsable de documentation juridique et un professeur de droit

Où est la doctrine de demain ? Sur le Web !

Que font les auteurs de demain ? Ils bloguent.

Dimanche 29 juillet 2007, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Vous êtes juriste, avocat, magistrat, notaire, enseignant, chercheur, fonctionnaire ... bref vous êtes un professionnel du droit.

Face à l’avalanche d’e-mails et de coups de fil, face à la pression à l’accroissement de la productivité, vous avez de moins en moins de temps pour vous former et lire les revues. Si vous êtes un praticien, vous les trouvez souvent trop théoriques, celles de Francis Lefebvre exceptées peut-être (BRDA, RJDA, RJS, ...), et plus souvent encore en retard sur l’actualité. Vous vous contentez de newsletters, d’e-mails forwardés par vos collègues et de quelques photocopies d’articles. Au final, vous vous demandez si ça vaut toujours le coup coût d’être abonné à de nombreuses revues.

Je vais ennuyer mes fournisseurs les éditeurs, mais je dois dire que les bons articles rapides, à jour et pragmatiques ne courent pas les rues. Ce n’est d’ailleurs pas mon seul jugement personnel mais aussi et surtout celui des avocats et stagiaires pour qui je travaille. Les clients/utilisateurs finaux.

Alors — et je vais encore ennuyer les éditeurs — peut-être les professionnels du droit vont ils finir par se prendre un abonnement aggrégateur de fils RSS et lire leurs revues blogs préférés ? Et les documentalistes juridiques de veiller, indexer et signaler ces blogs/billets et de former au RSS [1].

A celles et ceux qui douteraient du sens de l’évolution en cours, il n’est que de lire le compte-rendu d’activité de la blogosphère juridique française pour le seul mois de mars 2007 [2] rédigé par le haut fonctionnaire juriste et blogueur de De lege ferenda. Bien que sélectif, il cite pas moins de 84 billets ! Le recensement fait par Arnaud Dumourier sur Juriblogs liste 196 blogs au 2 mai 2007. Quant à la blogosphère juridique aux Etats-Unis, elle a déjà commencé à influencer la doctrine américaine [3] et certains juges américains [4].

On me rétorquera que leurs auteurs ne sont pas de "grands auteurs". Certes, les directeurs d’ouvrages ou de collections de Lamy, LexisNexis, ou Dalloz n’écrivent pas sur Internet. Pourtant, il existe à ma connaissance déjà quatre exceptions : les professeurs Rolin, Houtcieff, Manara, Causse et le billet de De lege Ferenda cite abondamment les deux premiers. La qualité et la crédibilité sont déjà là [5]. C’est d’ailleurs Hervé Causse qui écrit sur son blog : « Les auteurs, les vrais, n’auront plus besoin demain des éditeurs ».

On me dira aussi que le droit des affaires est très mal représenté. Mal représenté, certainement. Mais représenté assurément : VoxPI du cabinet de CPI Meyer & Partenaires fait une veille en propriété industrielle, Cédric Manara, à travers les noms de domaine, blogue sur le droit du commerce électronique et Dimitri Houtcieff est carrément sur le terrain du droit des obligations, du droit de la responsabilité du banquier, des sûretés et des "class actions". Si ce n’est pas du droit des affaires, qu’est ce donc ?

La doctrine d’aujourd’hui est en train de se constituer sur le Web. Certes, elle commente/critique des articles de revues. Mais le plus souvent, elle les précède : elle signale et commente un certain nombre d’arrêts bien avant les revues, voire les newsletters des éditeurs.

Certes, comme l’écrit le professeur Houtcieff, « les blogs sont rarement le lieu de la réflexion juridique la mieux approfondie » [6] et « le contenu des blogs juridiques [...] n’a guère vocation à la pérennité » [7]. Dimitri Houtcieff et Frédéric Rolin estiment, eux, qu’il y a complémentarité. Sur ce débat, le Recueil Dalloz a servi de tribune, avec un premier "point de vue" signé des professeurs Rolin et Houtcieff (D. 2006 p. 596) suivi d’un éditorial de Félix Rome, intitulé « Propos iconoclaste sur la "bloghorrée" » (D. 2007 p. 361).]]. Pourtant, les praticiens du droit (autrement dit mes "clients" internes), malgré leur amour nostalgique des grandes revues, reconnaissent aujourd’hui que d’une part, ce qu’ils cherchent, c’est du "à jour", du "récent" et que d’autre part, ils préfèrent souvent une bonne synthèse à un commentaire interprétatif et trop long. Autrement dit, des newsletters et des blogs. Si complémentarité il y a entre éditeurs et blogueurs, à mon sens, elle est là.

De plus, les juristes de moins de 35 ans sont habitués à passer le temps de leurs recherches sur Internet, que la ressource soit payante ou gratuite, en accès réservé ou en accès libre. Sur Legifrance, sur Google ou Yahoo, sur Lextenso, sur Dalloz.fr, sur Lamyline, sur LexisNexis-Jurisclasseur, sur Navis, sur le Doctrinal ou sur l’International Financial Law Reviexw (IFLR) en ligne, ... Ce qui les habitue aussi à piocher dans tout site web fiable. Parmi lesquels des blogs ...

Le risque est donc que ce qui est actuellement un compagnonnage [8] vire un jour à la concurrence. Il suffirait en fait que :

  • les Universités mettent systématiquement les thèses en ligne (y compris avec des protections techniques ou des restrictions d’accès si nécessaire, certains chercheurs universitaires ayant peur d’être trop lus et confondant accès libre et absence de droit d’auteur :-)
  • les structures rémunèrent expressément leurs professionnels pour ne publier pratiquement plus que sur le ou les sites web du Cabinet ou sur des sites communautaires à grande visibilité
  • que les auteurs mettent leurs pré-prints (version non passée par un comité de lecture) en accès libre, comme beaucoup de physiciens et mathématiciens le font
  • et que les professionnels choisissent le Web comme canal privilégié pour leur communication/marketing ...

... et le tour est joué. Ce n’est donc pas de la science-fiction, mais une éventualité sérieuse.

Dans ce cadre, les éditeurs pourraient avoir intérêt à passer des accords avec les grands moteurs de recherches qui indexeraient contre rémunération un contenu libre d’accès (comme AP ou l’AFP récemment) ou à offrir des espaces communautaires aux juristes et aux auteurs, comme le blog de Dalloz le fait.

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


Réponse d’un professeur de droit

L’une des idées avancées est que la publication par le biais des blogs pourrait "structurer" un nouveau marché, à tout le moins une nouvelle approche des besoins. Mais le phénomène des blogs, et des blogs juridiques en particulier, est-il fait pour durer ? Nous avions eu ce débat sur la liste droit-blogs après la fermeture des premiers blogs dédiés au droit.

Ceci dit, de la même façon que des auteurs occupent le terrain des revues pendant plusieurs mois ou années, puis passent à autre chose et que d’autres prennent la plume sur le même sujet, on peut imaginer que les blogs juridiques de demain ne seront pas ceux d’aujourd’hui, mais que les mêmes thèmes continueront d’être traités.

L’article a pour titre "doctrine". Mais le besoin des lecteurs qui y est décrit semble plutôt être celui de l’information juridique. Fait-on de la doctrine sur un blog ? A part quelques "drafts" d’articles publiés par Frédéric Rolin sur son blog avant leur soumission à une revue, le blog tient du commentaire à chaud (si commentaire il y a), la valeur ajoutée étant la rapidité plutôt que la richesse [9].

Un billet trop long ne sera pas plus lu qu’un article de doctrine : dans la société de l’information on souffre d’un problème d’attention.

Dernière chose : en mettant en avant F. Rolin, D. Houtcieff et moi-même (il y a aussi Diane Roman, Hugues Kenfack), n’est-ce pas une façon de choisir des auteurs dont la notoriété/fiabilité vient d’abord des revues juridiques ? [10]

Cédric Manara
Professeur à l’EDHEC et blogueur

Notes de bas de page

[1Arnaud Dumourier, grâce à son annuaire (quasi-exhaustif) de blogs juridiques Juriblogs, permet de suivre l’actualité de la blosgosphère juridique. Juriblogs intégre un agrégateur de flux RSS de plus 100 blogs juridiques. On peut aussi suivre dix parmi les meilleurs d’entre les blogs juridiques, sur le site Droit commun.

[2Pour un historique et une présentation rapides des blogs juridiques, voir le billet d’Arnaud Dumourier sur son blog Doc en vrac : La naissance de la blogosphère juridique, 21 septembre 2006.

[3Lawrence Solum : les transformations de la doctrine juridique sous l’influence des blogs / Jean-Baptiste Soufron, Around Wikipedia (blog de Jean-Baptiste Soufron) 24 avril 2006.

[4Judges Cite More Blogs in Rulings / Pamela A. MacLean, National Law Journal 12 septembre 2006.

[6Et le professeur Houtcieff de préciser avec humour (ou ironie ?) que son propre blog témoigne de ce caractère peu approfondi de la réflexion juridique présente sur les blogs !

[7Blogtrine vs Doctrine ? / Dimitri Houtcieff, Le Blog de Dimitri Houtcieff 15 février 2007.

[9Le documentaliste, en tant que veilleur, et ses "clients" les praticiens du droit, qui accordent de plus en plus d’importance à la rapidité de réaction, en sont bien d’accord : mieux vaut la rapidité.

[10Réponse du documentaliste sur ce point : ce n’est pas leur notoriété en tant qu’auteur dans des revues qui m’a fait choisir ces auteurs, mais la qualité même de leurs billets, puisque je n’avais rien lu d’eux en papier avant de découvrir leurs blogs.

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