Les méthodes des documentalistes à la hauteur de celles de l’intelligence économique

La recherche sur Internet est un vrai métier, il faut des spécialistes pour cela

Lundi 26 avril 2010, par Emmanuel Barthe // La documentation juridique

La Tribune du 26 avril publie un entretien avec le nouveau patron de la délégation interministérielle à l’intelligence économique, Olivier Buquen.

Caché au sein du discours habituel de ce type de haut fonctionnaire (des mises en garde du style : « Il faut mieux protéger les informations stratégiques des entreprises »), on trouve aussi ceci :

« Nous sommes une start-up administrative. Mon premier rôle est de comprendre ce que veulent nos clients. Je suis allé voir les ministères, les administrations ainsi que les dirigeants d’entreprises, et j’ai fait un audit des forces en présence et de la concurrence. J’ai choisi la transparence. Je peux et je dois me reposer sur tous les services de l’État, y compris les services de police ou de renseignements.
L’intelligence économique, c’est beaucoup de veille. Nous avons nos propres logiciels de recherche d’information. Nous avons aussi des réseaux. Nous trouvons 95% de nos besoins via des informations ouvertes, c’est-à-dire des informations accessibles. Ce qui ne veut pas forcément dire accessibles à tous. La recherche sur Internet est un vrai métier, nous avons des spécialistes pour cela. »

Remplacez « ministères, administrations et dirigeants d’entreprises » par « clients internes » et « Etat » par « entreprise » : franchement, vous voyez une différence avec le travail de recherche et de veille des documentalistes en entreprise ? Pas moi [1].

Oui, un centre de documentation est une "start-up administrative" : ce sont en général des solo ou des équipes de 2 à 3 personnes. Oui, on fait du cousu main, en relation permanente avec nos clients internes. Oui, on travaille pour tous les secteurs de l’entreprise/cabinet. Oui, on trouve 95% des informations et documents pertinents sur des sources accessibles, publiées ou payantes en ligne mais non confidentielles. Et non, ce n’est pas à la portée de tout le monde.

Ce qui veut tout simplement dire que les documentalistes aujourd’hui ont des méthodes de travail et une efficacité dignes des spécialistes de l’intelligence économique. Fini (depuis longtemps ...), les rats de bibliothèques et les vieilles dames en chignon. On parle de vrais professionnels ici, dotés de compétences rares.

Le prochain qui me parle de notre métier comme de gens qui travaillent au milieu de vieux grimoires pleins de poussière et passent leur journée à lire des romans, je le condamne à imprimer et manger ce billet cent fois et sans sel :-)

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique, formateur à la recherche et la veille juridiques en ligne

Notes de bas de page

[1Heureusement que les centres de documentation des cabinets d’avocats ne sont pas soumis à l’agrément du préfet ...

12 Messages

  • Merci Emmanuel pour ton fameux travail qui illustre bien le job de documentaliste/veilleur.
    Savoir où trouver l’information et produire des résultats pertinents sont effectivement des compétences que les documentalistes ont à défendre et à faire valoir.

    Yveline Méline
    ONF

    • Bonjour Emmanuel,

      Pour être très précis, l’Intelligence Economique ne se limite pas aux seules méthodes d’acquisition de l’information et donc à la veille.

      L’IE est art pluridisciplinaire mal connu où le recours au juridique n’est qu’une option parmi d’autres.

      Le référentiel français de l’IE donne une vue globale de cet art et il est intéressant de s’y reporter pour en apprécier la complexité :

      http://www.acrie.fr/dl/Referentiel_formation_IE_commission_juillet.pdf

      GC

      • Merci pour ce commentaire.

        Certes, l’IE ne se limite pas à la recherche, à la veille et à un travail d’équipe avec les productifs. Mais c’en est une grosse part. Désolé de déchirer le voile, mais l’IE, comme le KM, est pour le moins surévaluée.

        De fait, en documentation aussi, les bons professionnels sont rares. Comme partout ailleurs. La différence, c’est qu’elles et eux ne se vendent pas pour ce qu’elles/ils ne sont pas.

        J’ai déjà passé 18 ans à la pointe de la documentation et de la veille, à la frontière de l’informatique, du KM et parfois même de la veille concurrentielle, en appui permanent du service marketing. Je suis toujours aux frontières et mon job m’intéresse toujours autant. J’ai fréquenté et écouté des chargés d’IE, de KM, de BD et de comm’. J’ai lu pas mal de papiers sur ces deux domaines des techniques de l’information que sont IE et KM.

        Je ne cherche pas à dire que l’IE, c’est très exactement de la doc. Ni évidemment que l’IE se limite au juridique — serais je bête à ce point ? Je dis simplement — plus précisément, je le prouve — que les *méthodes* de l’IE sont très proches de celles de la documentation. Pas plus, pas moins.

        Je m’excuse auprès des grands professionnels de l’IE et du KM — il y en a et ils ne se comportent pas ainsi — mais je suis fatigué d’entendre et de voir nombre de chargés d’IE, de KM ou de communication tirer les marrons du feu, être mieux payés, chapeauter parfois des services de doc et enjoliver leurs prestations.

        Alors que fondamentalement, peu de choses sont vraiment neuves dans leur job. Peu les distingue de leurs prédécesseurs. Des exemples d’IE donnés sur le site de l’ACRIE incluent ainsi une bonne dose de veille. L’IE parle, également, de sélectionner drastiquement l’information qu’elle diffuse. Parce que le veilleur ne le fait pas ? Personnellement, je met toujours, souvent oralement, une information en avant.

        PS : le lien cité est en erreur.

      • Convergence IE et documentation 3 mai 2010 00:29, par Emmanuel Barthe

        Je ne suis pas seul à penser cette proximité entre doc, veille et IE. L’IE n’est pas la documentation/veille/DSI/KM (oui, plusieurs — pas assez, à mon avis — documentalistes font du KM à leur façon, souvent plus rigoureuse qu’ailleurs), certes, mais en termes de méthodes, la seule grande différence que je vois est : le lobbying, influence et renseignement ne font pas partie des méthodes de la doc, tout simplement parce qu’il ne fait pas partie de sa déontologie.

        Voyez donc ce qu’en dit Clotilde Vaissaire, documentaliste-formatrice-veilleuse indépendante, page 2 du n° 25 (janvier 2010) de la revue en ligne gratuite VigIE. VigIE est la revue du Master Intelligence Economique et Communication Stratégique (IECS) de l’ICOMTEC.

        On peut aussi jeter un coup d’oeil au rubriquage du portail de veille (sous SPIP) de ce Master. Voici les catégories de ce site tout neuf et bien fait :

        • Géopolitique
        • IE à l’international
        • Intelligence économique
        • KM
        • Lobbying, influence
        • Outils IE
        • PME
        • Sécurité
        • Veille.

        Cela dit, cette convergence s’explique aussi par le fait que le contenu de tous ces métiers de gestion l’information, et partant leurs frontières, n’est pas figé. Le directeur du Master précité n’a t-il pas publié un livre sur l’IE dont le premier chapitre a pour titre "L’IE : une notion floue aux contours incertains" ?

        • Bravo pour ce billet et le début de discussion qu’il semble éveiller. OUI, documentation et IE présentent de grandes similitudes, mais sont-elles pour autant des choses comparables ?

          D’un côté, la documentation, vrai métier, avec son histoire, ses méthodes et ses professionnels, ayant su évoluer et s’adapter aux nouvelles technologies qui ont profondément impacté leurs pratiques sans toutefois changer quoi que ce soit aux fonctions qu’ils remplissent.

          De l’autre, l’IE, un "concept" encore flou (n’est-il pas condamné à le rester ?), reposant sur des bases théoriques encore plus floues, mélangeant économie et géopolitique, business et stratégie, compétition (ou concurrence) et guerre, renseignement et espionnage, information et communication (et j’en passe et des meilleures), encore mal perçu dans une grande partie du monde de l’entreprise du fait de sa fonction mal définie, allant de la sécurité et de la protection à l’influence ou au lobbying en passant par l’innovation et le marketing.

          Pas étonnant, dans ces conditions, que l’IE se rabatte sur le seul terrain sain et solide au milieu de ces sables mouvants et parfois nauséabonds, celui de la veille et de la recherche d’information qui sont justement les savoir-faire de la documentation.

          Quand les chefs d’entreprise réaliseront qu’ils font de l’IE sans le savoir en pratiquant leur métier (leur business), tout en s’appuyant sur un bon service de documentation, en respectant les règles élémentaires de sécurité nécessaires et en s’appuyant sur les services juridiques ou de police privée ou publique (un autre métier) compétents en cas de litiges ou d’agressions, et en faisant appel à des lobbyistes (encore un métier) pour représenter leurs intérêts dans les sphères du pouvoir, peut-être cessera-t-on de faire croire que l’IE est un métier, et le concept se dégonflera tout seul.

          • Convergence IE et documentation 4 mai 2010 10:50, par Frédéric Marin

            Bel exemple de controverse provoqué par Olivier Buquen, entre d’un coté la discipline des documentalistes et celle de l’Intelligence Economique.

            De fait, je parle bien de disciplines, avec, concernant l’IE, une jeunesse certaine générant une difficulté de positionnement pour les spécialistes qui la revendique, et un flou gaussien induit, lui, par l’évolution forcée des technologies arrivant à peine des laboratoires et centres de recherche. Qui plus est, ces technologies aidant à la manipulation d’informations, s’adresse bien aux deux disciplines !

            La grande différence entre elles deux se trouve peut être dans la finalité de ces activités manipulant des sources d’informations, en tenant bien compte à la fois de la moyenne et des extrêmes : il me paraît évident que certains services de documentation font de la veille, et certains services de veille se transforment en services de documentation ...

            N’étant pas moi-même expert documentaliste, je ne peux qu’essayer une réponse pour cette discipline : réaliser des synthèses sur demande ? Concernant l’IE, je suis plus assuré : l’IE a pour finalité, à court terme, la consolidation de la performance de l’entreprise, pour en assurer la pérennité à long terme. L’IE est donc fortement connotée d’intérêt stratégique, et répond à des problématiques posées en termes fondamentaux de survie et de développement de l’entreprise.

            Frédéric Marin, le 4 mai 2010
            animateur du blog http://alfeo.org

  • Bien vu
    Je pense qu’alain juillet avait reussi à dépasser la notion de veille pour celle de l’ie qui est une posture plus globale incluant sécurité, veille et influence face aux enjeux internationaux et aux acteurs de l’économie.
    Je crois que nous faisons un pas en arrière et retournons au rapport Martre... en 1995

    • Influence, renseignement et sécurité sont en effet les domaines de l’IE qui ne sont pas abordés — ni abordables — par les documentalistes-veilleurs-knowledge managers.

      Alain Juillet, haut fonctionnaire et ancien directeur du renseignement de la DGSE, était un représentant de la tendance "défense nationale" de l’IE. Son poste était d’ailleurs placé sous l’autorité du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), un service du Premier Ministre.

      Olivier Buquen, lui, est tourné vers la protection des secrets et des technologies exclusives des entreprises françaises, notamment la surveillance des entreprises "champions nationaux" et l’"évangélisation" des PME sur le sujet. Il était directeur du développement du groupe Plastic Omnium. Son poste est rattaché hiérarchiquement à la présidence de la République et placé auprès du ministère de l’Economie. D’où son insistance sur la recherche d’informations et la veille.

      Encore une fois, je ne compare pas des buts mais seulement des méthodes et je conclue non pas à une identité totale mais à une très grande similarité. Et ce n’est pas de l’IE que viennent ces méthodes.

      • De fait, bien des disciplines utilisent des méthodes similaires de fouille et de recherche, de corrélation et de synthèse, de contrôle de pertinence et de preuve. Cela nous permet à peine de discerner des ensembles de pratiques et d’usages avec leurs zones de recouvrement floues.

        Peut-on pour autant dire que ces disciplines s’amalgament en un tout continu ?

        J’ai eu, curieusement, cette discussion avec un historien ; nous avons lancé cette petite controverse entre nous (cf http://alfeo-blog.alfeo-coc.org/?post/2010/05/05/L-h%C3%A9t%C3%A9rotopie-du-veilleur) pour conclure que les différences se jugeaient à la fois sur les finalités et sur la posture intellectuelle de l’expert exerçant son art.

        J’ai le sentiment que nous pourrions avoir ce type de questionnement avec bien des disciplines ressortant des sciences humaines

        Frédéric Marin, le 5 mai 2010

  • Bonjour Emmanuel,

    Je trouve votre effort de substitution intéressant.

    Malheureusement j’ai bien peur que nous ne fréquentions pas les mêmes documentalistes. Si ce que vous citez comme profil existe, cela demeure l’exception.

    Je vois surtout des documentalistes, (y compris jeunes), qui essaient de calquer des méthodes documentaires de recherche traditionnelles à un univers de l’information qui semble les dépasser.

    Sans doute par ailleurs à cause d’un enseignement relativement défaillant, les IUT manquant cruellement de moyens et les profs de formation continue.

    Et que cela soit clair, ce commentaire à charge contre le monde des documentalistes d’aujourd’hui n’est pas un commentaire à décharge envers les "veilleurs". (Ni envers Monsieur Buquen qui nous assène de ces banalités et de ces pourcentages tout droit sorti d’un bar de comptoir.)

    • Comme 22:18 (anonyme) le dit, nous ne fréquentons pas les mêmes documentalistes. Les miens sortent notamment de l’Ecole de Bibliothécaires Documentalistes (EBD), ou bien se sont formés sur le tas. Ce sont aussi des gens dotés de plus de 10 ans d’expérience. Il n’y a pas que des jeunes dans la profession :-)

    • Pour être très précis et éviter de me faire entraîner là où ce billet ne va pas et ne veut pas aller : je ne prétend pas que IE = doc + veille.

      Je dis simplement que l’IE sans son côté renseignement a des méthodes très proches de celles de la doc/veille et j’en déduis donc que la sous-estimation trop fréquente des documentalistes peut s’arrêter là.