Les grands éditeurs juridiques se diversifient : comment et pourquoi

Veille juridique, GED, KM, logiciels de gestion de cabinet d’avocats, services informatiques ...

Mercredi 30 janvier 2008, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Les formes de la diversification des grands éditeurs

Les grands éditeurs juridiques cherchent à se diversifier. Non contents de racheter de nombreux éditeurs juridiques nationaux dans le monde entier [1], ils rachètent des sociétés dans des domaines connexes à l’édition, des produits de gestion de savoir ou de documents à base d’informatique :

  • veille. Ainsi, le groupe Thomson [2], en fait sa filiale West, a racheté en 2005 l’éditeur américain Netscan, spécialisé dans la fourniture de services de veille juridique. Selon la Dépêche du GFII n° 577 : « Les grands éditeurs juridiques "de référence" sont aujourd’hui à la recherche de cette dimension "veille" qui n’était pas dans leurs savoir-faire classiques. » Chez les concurrents de Thomson, les acquisitions ou nouveaux produits 2005 ne sont pas spécifiquement juridiques, mais peuvent servir dans les grands cabinets de juristes/avocats d’affaires. Factiva a ainsi lancé en 2005 Factiva Insight Reputation Intelligence et LexisNexis un produit MarketImpact. Les trois autres annonces 2005 de LexisNexis (CopyGuard, KnowYourCustomer et Accurint, ce dernier uniquement centré sur les petites sociétés américaines) recouvraient « des innovations moins complexes mais illustrant de nouvelles facettes des services de veille » [3]. Et en décembre 2006, LexisNexis a racheté l’éditeur français de logiciels de veille avancée Datops. Dans ces produits à valeur ajoutée, ces éditeurs réutilisent leurs gigantesques bases de données presse et d’information financière en leur incorporant une valeur d’usage de veille grâce aux compétences de sociétés spécialisées qu’ils ont rachetées [4] ou avec lesquelles ils sont en partenariat [5]. Ces produits semblent toutefois plus adaptés au marché américain qu’aux marchés nationaux des pays européens, surtout dans le secteur juridique. Rien n’indique, par exemple, qu’ils aient accès à la majorité des quotidiens locaux français. Pas d’annonce chez Wolters Kluwer à notre connaissance, en tout cas récemment
  • applications de knowledge management (gestion du savoir, KM). Sur ce point, si l’on s’en tient à la véritable définition du KM et aux principes du KM qu’ont définis les professionnels de ce secteur [6], beaucoup de discours et peu de réalisations concrètes de la part des éditeurs. En fait, leurs produits ressortissent essentiellement du "content management" (CM) et du workflow ou de la GED [7], et non du KM. Les produits des filiales américaines des grands éditeurs juridiques sont en effet essentiellement des solutions logicielles pour portail intranet ou GED : on intègre les fils d’information et accès aux bases de données de l’éditeur et l’accès aux contenus internes de la structure indexés par un moteur de recherche [8]. Les filiales françaises semblent, elles, en être pour l’instant au niveau des déclarations d’intention et des annonces marketing. En effet, si LexisNexis France invite à des présentations de son offre KM, il ne s’agit que de sa base de données de presse
  • bases de données d’informations sur les sociétés et les personnes, et de gestion du risque commercial et financier : aux Etats-Unis, ce sont les produits de Thomson Financial et le rachat de Seinsint par LexisNexis
  • GED (scan, OCR, ...). En France, c’est le groupe Petites Affiches (PA, Defrénois, LGDJ, etc.) qui est le plus engagé dans ce secteur puisqu’il possède Jouve, véritable imprimeur numérique et société de services informatiques au service des autres éditeurs
  • moteur de recherche, notamment en language naturel. La filiale Elite du groupe Thomson produit West km, une soi-disant "solution de KM" pour avocats/juristes, en fait un moteur de recherche évolué qui indexe et cherche à la fois les bases de données de WestLaw *et* les documents présents sur le réseau interne du Cabinet
  • logiciels de gestion de cabinet d’avocat. C’est ainsi que Lamy a racheté il y a plusieurs années Cicéron, n° 1 des logiciels de gestion de cabinet d’avocats sur le marché français, après avoir acquis auparavant Héliaste (pour les petits cabinets). Voir aussi Logiciels pour avocats, quelles nouveautés ?, mai 2004, sur le site du Village de la Justice. Dans le monde anglo-saxon, Thomson a acquis en 2003 Elite, l’éditeur du logiciel de gestion/comptabilité de cabinet du même nom
  • logiciels de gestion de contrats. En rachetant Legisoft en 1997, le JurisClasseur a acquis le logiciel de rédaction d’actes PolyActe. PolyActe est aujourd’hui intégrable dans le logiciel Polyoffice, où il est combiné avec le logiciel de gestion de cabinet Polygestion. Le tout étant vendu par Infolib, filiale de LexisNexis France. Et Cicéron est vendu avec la bibliothèque d’actes (pas le logiciel) de PolyActe ...
  • services informatiques, et même vente — accessoire certes — de matériel informatique. C’est ainsi que la filiale Infolib [9] de LexisNexis SA (ex-JurisClasseur), se met en 2005 à vendre aux cabinets de notaires et d’avocats de l’audit de sécurité informatique (encart publicitaire dans le JCP G du 9 février 2005). Aux Etats-Unis, Thomson West annonce le 31 janvier 2005 le lancement commercial de services d’hébergement informatique, en s’appuyant sur le nouveau "data center" qu’ils viennent de monter dans le Minnesota [10]. De manière accessoire, Cicéron, la filale de Lamy décrite supra peut servir d’intermédiaire pour acheter des ordinateurs, et LexisNexis SA, pour promouvoir la version en ligne du produit de sa filiale Documentation organique (D.O.), offrait quasiment, début 2005, un portable aux nouveaux abonnés
  • et même le conseil en management et en marketing pour cabinet d’avocats ainsi que la mesure de leurs performances. Le rachat aux Etats-Unis de la célèbre société de consultants pour avocats Hildebrandt par Thomson en janvier 2005 est une première. L’éventuelle perte d’indépendance du consultant inquiète certains experts du domaine [11]. Les cabinets d’avocats américains peuvent aussi s’inquiéter du rachat par LexisNexis de Redwood Analytics, un éditeur de logiciels servant à analyser les performances économiques et financières des cabinets d’avocats et à les étalonner ("benchmarking") par rapport aux performances des cabinets concurrents [12].

Ces domaines se rajoutent à une diversification plus ancienne : la formation (séminaires etc.), tout particulièrement sur l’actualité juridique, les réformes législatives et leur application. Par exemple, Elegia n’est autre que le département formation des Editions Législatives, le JurisClasseur et Dalloz organisent depuis longtemps chacun ses journées d’études, Lamy ses matinées et journées-débats et Francis Lefebvre s’y est mis plus récemment.

Vers un guichet de services incontournable et omniprésent ?

Il ne me semble guère étonnant que les grands éditeurs sortent de leur métier traditionnel et surtout de cette manière. Ce sont de grandes multinationales, toujours à la recherche d’activités émergeantes proches de leur métier de base et appelées a priori à un bel avenir. Ces activités doivent leur permettraient de maintenir ou d’augmenter des rendements financiers élevés, sans pour autant prendre trop de risques.

Ici, il s’agit d’investir dans des activités connexes de l’édition juridique et servant les juristes, qui sont déjà par ailleurs leurs clients, sans pour autant sortir trop nettement du secteur de l’information et du marché juridique. En effet, en matière d’investissement, pour une entreprise, la diversification dans d’autres secteurs que son métier de base (conglomérat) n’est plus à la mode, notamment parce que se concentrer sur le coeur de métier favorise la lisibilité de la stratégie de l’entreprise par la communauté financière (actionnaires de l’éditeur, investisseurs potentiels, analystes financiers et journalistes économiques) et permet par conséquent de vérifier plus facilement son efficacité.

Il s’agit aussi pour les éditeurs, c’est certain, de vendre leurs contenus traditionnels (ouvrages et revues) à travers d’autres contenants, notamment logiciels et sites web, qui, de plus en plus, seront les interfaces à travers lesquelles les juristes accéderont à l’information. Une idée que l’on retrouve également, concernant les services juridiques des entreprises, en conclusion d’une enquête de Legiteam réalisée en février 2004 (Services juridiques et besoins informatiques). La brochure publicitaire pour les services d’Infolib insérée dans la Semaine juridique édition Entreprise (JCP E) du 8 septembre 2005 est explicite : dans la « Liste des fonctionnalité PolyOffice » page 5, la fonctionnalité citée en première position est l’« accès direct possible à l’intégralité de la documentation juridique LexisNexis (CD-ROM et Internet) ».

A cet égard, les éditeurs ont toujours "tourné autour" des grands moteurs de recherche, sans pour autant jamais en racheter, mais en nouant des partenariats (la technologie du norvégien FAST (ex-moteur de All the Web) équipe Scirus, le portail/moteur de recherche d’Elsevier, depuis son lancement en 2001), Reed Elsevier a négocié [13] avec Google un accord de partage de revenus, en fait une somme à verser par Google pour payer l’éditeur du trafic (et donc des revenus publicitaires que Google va toucher) que Google dégage grâce aux sites à contenu de Reed Elsevier, principalement ScienceDirect (il semble d’après Rafat Ali (PaidContent.org) que cet accord soit en liaison avec le projet Google Print d’indexation par Google de contenus hors ligne).

On voit aussi Lamy (groupe Wolters-Kluwer [14]) proposer une version intégrée à Cicéron et à Héliaste du Guide des professions juridiques du JNA (le "Guide vert" en 2 volumes). Les éditeurs redoutent en effet que le logiciel de gestion devienne l’application principale de travail des avocats. Ils veulent donc en faire une porte vers leurs produits numériques. C’est une raison similaire qui fait que LexisNexis propose pour sa banque de données de presse un "builder" : autrement dit, une application qui permet de créer un portail intranet personnalisé pour les produits auxquels le cabinet est abonné.

Plus largement, ce mouvement de diversification confirme que les grands groupes d’éditeurs juridiques cherchent à construire un seul produit multifonctions, quasi-protéiforme, qui assiste les juristes en tout dans le cadre d’une économie de l’information, à être leur fournisseur omniprésent pour tout ce qui est information, documentation, rédaction, savoir et informatique, de manière à devenir incontournable. Dans certains cas, il semble qu’on emboîte les produits, autrement dit qu’on lie plusieurs offres [15], de manière à justifier des hausses de prix très élevées. En tout cas, ça y ressemble fortement. Le meilleur exemple de cette approche tant commerciale que produit est la toute dernière (janvier 2007) gamme de LexisNexis, Total Practice, annoncée par un communiqué (ce lien est actif, lui ... [16]) du 3 janvier 2007. Je cite (traduction par nos soins) :

« la société, au début un fournisseur de solutions de recherche puis maintenant offrant une gamme complète de produits et services [17] qui aident les cabinets d’avocats à réussir dans tous les domaines de leur pratique professionnelle. »


Voici une liste (incomplète) de gammes de produits — et non pas services — vendus par LexisNexis selon son site Total practice :

« développement de la clientèle ("business development"), gestion de la relation client ("client relationship management", CRM), annuaires ("directory listings"), outils de marketing Internet, recherche « exhaustive » (!) [18], informations sur les sociétés et les personnes, outils de rédaction de document et de vérification des citations, alertes web et e-mail, stockage de données, sauvegarde et récupération de données, gestion électronique de documents (GED) et « outils de collaboration » (intranets collaboratifs, en clair), gestion des dossiers et workflow, formulaires, outils de workflow pour le contentieux, agenda de contentieux et fourniture d’arrêts, « e-discovery solutions » (pas d’équivalent en droit français de cette procédure typiquement anglo-saxonne), dépôt de requête au tribunal et d’assignation (« filing and service » : un service assuré en France surtout par les avoués et les huissiers) »

Quid, alors, du métier de base des grands éditeurs, l’édition ? Il reste certes enfoui au coeur de leurs métiers, mais n’auraient ils pas intérêt à se recentrer sur leur métier de base — ou un autre ? Le "refocusing" [19] est une stratégie souvent défendue par les analystes financiers et mise en pratique par les grands managers pour créer plus de valeur, mais qui peut aussi se justifier par des raisons de qualité de la production de base. De ce point de vue, il est remarquable que chacun des cinq grands éditeurs juridiques français (Lamy, LexisNexis, Dalloz, Francis Lefebvre, Editions Législatives), bien que tendant à traiter toutes les matières du droit, demeure malgré beaucoup d’efforts et de rachats, incapable de toutes les porter au même niveau [20]. Parfois, je pense au proverbe : "Qui trop embrasse mal étreint".

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique

Notes de bas de page

[1Pour les acquisitions des grands éditeurs aux seuls Etats-Unis, voir la Legal Publishers List (sur Archive.org) tenue jusqu’en 2010 par le Committee on Relations with Information Vendors (CRIV) de l’Association of American Law Libraries (AALL) et hélas abandonnée depuis.

[2Pour une vue d’ensemble des filiales du groupe Thomson, voir cette page du CRIV sur le site de l’AALL.

[3Les grands agrégateurs internationaux misent sur les produits de veille, La Dépêche du GFII n° 656, 27 septembre 2005.

[4En février 2005, la filiale de Reuters et Dow Jones rachetait la société britannique 2B Reputation Intelligence Ltd, une société de technologie et de conseil basée à Londres et spécialisée dans la surveillance des médias et la gestion de la réputation.

[5Partenariats avec FAST pour la fourniture des moteurs de text mining, MoreOver et Intelliseek pour le captage des contenus du Web, pour Factiva ; avec Biz360, un spécialiste du traitement des contenus du Web (pour MarketImpact), et iParadigms (pour CopyGuard), pour LexisNexis.

[6Some Principles of Knowledge Management / Thomas H. Davenport, 1995. Le passage suivant (traduit par nos soins) semble ici particulièrement pertinent : « Le fait est que les sociétés qui souhaitent gérer efficacement le savoir aujourd’hui ont besoin d’une lourde dose de travail humain. Les humains sont très bons dans certains types d’activités, les ordinateurs dans d’autres. ».

[7Selon la newsletter La Dépêche du GFII n° 816 du 22 janvier 2007, donné par le dirigeant du groupe Thomson Publishing, concernant certes une branche non juridique du groupe, mais qui illustre bien la logique à l’oeuvre : « [selon] Dick Harrington, [...] sa stratégie : offrir à des cibles de clientèles bien identifiées des services répondant non seulement aux besoins d’information, mais plus généralement prenant en charge, au travers de logiciels et services spécialisés tout le "workflow" du client ».

[8Par exemple, Total Search de LexisNexis. Ce produit, ex-LexisNexis Portal, présenté (lien inactif) comme un "outil de knowledge management en cabinet d’avocats" n’est rien d’autre qu’un développement spécial LexisNexis de la solution de portail intranet de Plumtree associée à la solution d’indexation de contenu textuel par des concepts de DolphinSearch, comme le reconnaît d’ailleurs Lou Andreozzi, President et CEO de LexisNexis North American Legal Markets, dans son article Law Firms Join Portal Trend (Best Practices in Enterprise Portals, vol. III, supplément à KMWorld mai 2003, vol. 12, n° 5). Quant au produit West km, même constat. Dans les deux cas, l’interface et les modes de recherche sont quasi-identiques à ceux des plateformes en ligne LexisNexis ou Westlaw

[9Mise à jour au 30 juin 2010 : LexisNexis France s’est séparé de sa filiale Infolib en 2010.

[10Thomson West : Legal Publishing Fuggedaboutit....., House of Butter, 1er février 2005 [lien mort, page non archivée sur Archive.org]. House of Butter est un weblog tenu par un éditeur juridique australien indépendant qui ne se départit jamais de son humour à froid.

[11Thomson buys Hildebrandt, Legal IT, 10 février 2005.

[13Reed and Google in talks to share revenue / James Robinson, The Observer, 19 septembre 2004

[14Vue d’ensemble du groupe Wolters-Kluwer par le CRIV, incomplète (Lamy manque) mais instructive.

[15Entre professionnels, les offres liées sont légales.

[16En clair, LexisNexis a effacé dans l’archive de communiqués de son site web lexisnexis.com, tous les communiqués antérieurs à janvier 2006.

[17Même si la publicité et le marketing adorent jouer avec les mots, on peut sans difficulté contester l’utilisation du terme "services". Il s’agit en effet clairement de produits, non de services. Ce sont les clients des éditeurs, tels les avocats, qui fournissent des services proprement dit, c’est-à-dire du conseil personnalisé.

[18« Complete and comprehensive research » : une prétention difficile à soutenir quand on ne peut pas accéder au contenu des autres éditeurs. A moins de presque tous les racheter ... Car, clairement, seule une recherche multi-éditeurs peut prétendre à l’exhaustivité.

[19Grandes entreprises : dynamique de recentrage et d’externalisation / Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, professeur d’économie à l’Institut d’études politiques de Paris (intervention au 10e séminaire de la Direction des Statistiques d’Entreprises, intitulé De la sous-traitance au réseau : la variété des relations inter-entreprises, le 2 décembre 2004), INSEE Méthodes n° 109, 2005.

[20Le droit civil, ainsi, n’a jamais été le point le plus fort de Lamy, malgré le rachat et l’intégration des Editions du Journal des notaires et des avocats (JNA, ex-Editions Lamarre). LexisNexis, bien que tenant mieux à jour ses publications sur les réformes, n’est pas dans le "top 3" en droit de la concurrence. Et, sous un autre angle, les juristes savent, par exemple, que la qualité de réflexion des publications Dalloz peut parfois les emêcher d’être aussi pratiques, pragmatiques que celles de Francis Lefebvre. Et vice-versa.

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