La place de la doctrine sur le Net

Les revues juridiques en ligne valent-elles leurs homologues papier ?

Vendredi 10 septembre 2004, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

Sur la liste Juriconnexion, Jérôme Julien, juriste en entreprise, écrivait en 2003, à propos des revues électroniques :

« Il faudrait qu’il y ait un comité éditorial ayant déjà une certaine autorité. [...] Pour l’instant il n’existe pas d’équivalent électronique mis à part droit21.com sauf erreur de ma part. » (message du 21 mars 2003)

Et si ! Celui — québecois certes — de Lex Electronica. Ils ont même un comité scientifique. Idem pour Juriscom : comité éditorial et comité scientifique.

« De plus les auteurs sont souvent méfiants par rapport à des revues récentes. »

Méfiants peut-être, mais quand ils n’ont pas le choix, de grands auteurs n’hésitent pas : ils font le saut. Ainsi, insuffisamment rentable semble t-il au format papier, le perfectionnisme du spécialiste des procédures collectives, le professeur Bernard Soinne a migré sur le Web avec son site payant Jurisoinne. La mise à jour de facto de son Traité des procédures collective de 1995 est uniquement disponible en ligne sur Jurisoinne. C’est là un des avantages indéniables des revues juridiques en ligne : même avec une équipe de permanents à plein temps, leurs coûts restent inférieurs à ceux des revues papier, et les sites web sont particulièrement bien adaptés à des toute petites publications, particulièrement si on les met à jour avec un logiciel de gestion de contenu (CMS).

Et puis, ne vaut-il pas mieux publier en ligne plutôt que de ne pas publier du tout ? On peut ici citer Victor Hugo : "De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !" On peut aussi faire remarquer que la force des éditeurs papier traditionnels — et donc de leurs revues — réside dans les réseaux qu’ils ont créés avec leurs auteurs et plus encore leurs directeurs de collection. Si pareils réseaux étaient créés au sein des revues électroniques, ils "doperaient" l’audience et la réputation ces revues. Mais les réseaux en place autour des revues papier luttent pour préserver leur influence, c’est normal.

Concernant les auteurs par rapport aux revues électroniques, je citerai simplement Marie Lebert, traductrice et aussi auteur sur le Net, dans la conclusion de l’édition 2003 de son "Livre 010101" (également disponible au format livre numérique PDF] :
« Il semblerait que le système en place oublie trop souvent que ce sont les auteurs qui font les livres. Nombre d’entre eux se plaignent à juste titre d’être les parents pauvres de l’édition, ce qui est tout de même un comble. A l’heure de l’internet, il serait grand temps que les auteurs prennent leur destin en main, sans plus se laisser impressionner par tous ceux pour lesquels le livre ne sera jamais qu’un produit dégageant un profit. L’internet et les technologies numériques offrent de nouveaux outils, et des possibilités de diffusion sans précédent. Reste à créer de nouvelles structures pour l’édition et la distribution, en évitant de copier les anciennes. »

« Internet est un mode de publication récent. L’antériorité des revues est un gage de fiabilité et permet aussi d’asseoir l’autorité d’un auteur. Il faudrait que les éditeurs réfléchissent au moyen de rééquilibrer ce déficit. »

Le message en réponse de Sylvain Mulard, sur la liste Juriconnexion, ne disait en fait pas autre chose, bien que ce fut sur le mode la bouteille à moitié pleine au lieu de la bouteille à moitié vide : « La publication papier restera la référence, la publication numérique intervenant en plus. Elle devrait permettre une publication plus facile (littérature grise etc.), spécialement pour les jeunes chercheurs qui ont peu ou pas accès aux revues traditionnelles. »

J’irais un peu plus loin : des juristes qui publient sur Juriscom, Droit & Nouvelles Technologies, Lex Electronica, la RAJF ou David Taté Site juridique ont bel et bien assis leur autorité : Lionel Thoumyre, Eric Caprioli, Pierre-Emmanuel Moyse, David Taté. Des revues papier aussi prestigieuses que la Semaine juridique (JCP) ou le Recueil Dalloz, des ouvrages aussi importants que le Lamy droit de l’informatique (par la plume de son directeur Lionel Costes, dans une newsletter Lamyline Reflex de mai 2004) citent maintenant Juriscom et de fait, les grandes revues en droit de l’Internet sont maintenant aussi, voire plus nombreuses en ligne qu’en papier.

L’antériorité, un gage de fiabilité ? Tout ce qui est antérieur est-il automatiquement fiable ? Je ne suis pas sûr que beaucoup de scientifiques approuveraient pareille proposition. Et puis, des articles de doctrine très moyens, on en voit aussi dans des revues anciennes. Surtout dans notre époque qui ne se donne plus le temps de la ré-flexion (ré-fléchir = revenir en arrière).

Selon mon expérience de documentaliste-juriste, ce qui fait la fiabilité d’une revue, c’est du travail, de la rigueur et un refus des compromis les plus dangereux, tout simplement. Juste un exemple : à mon avis personnel, les Petites Affiches il y a quelques 15 ans ne valaient pas grand’ chose sur le plan doctrinal. Mais depuis un peu plus de 10 ans, ils ont parié sur de jeunes auteurs même pas encore adoubés (étudiants en DESS, doctorants, ATER, chargés de cours, mais pratiquement pas de
professeurs) et sur des matières peu ou pas traitées alors, notamment l’environnement, l’urbanisme et plus récemment la concurrence et le droit des NTIC. [1]

Certains objecteront qu’avec leur activité de journal d’annonces légales, ils ne risquaient pas grand’ chose à prendre un tel risque. Certes. Pourtant, aujourd’hui, n’importe quelle bibliothèque juridique un tant soit peu étoffée garde l’intégralité des P.A. mais pas la collection de leur "collègue" Les Annonces de la Seine : comment expliquer cela autrement que par la qualité du contenu, qualité d’ailleurs corroborée par le critère, classique en matière d’évaluation de la qualité d’une publication scientifique, du nombre de citations des articles des P.A.

Pourtant, une évolution comme celle des Petites Affiches est rarissime. Alors, tout comme en sciences, on est obligé le plus souvent de passer par les éditeurs traditionnels, à la fois parce que les réseaux d’influence fonctionnent ainsi et parce qu’on est flatté de se voir édité sur papier (votre serviteur lui aussi :-), dans une revue au nom prestigieux et qui — surtout — vous ouvrira des portes. Pour tout scientifique, la publication dans une revue papier connue est un moyen essentiel pour l’avancement de sa carrière.

Alors, si ce ne sont pas les éditeurs, les revues électroniques pures vont-elles rééquilibrer ce déficit ? Pas évident, puisque justement on les tient en marge du pouvoir et que les auteurs s’en méfient : cercle vicieux... Concrètement, pour pouvoir réunir un comité éditorial, il faut pouvoir faire miroiter à ses futurs membres un gain, un intérêt... Sur ce sujet, voir notamment Jean Claude Guédon : "A l’ombre d’Oldenburg : Bibliothécaires, chercheurs scientifiques, maisons d’édition et le contrôle des publications scientifiques", 23 mai 2001

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique

Notes de bas de page

[1On note toutefois une baisse récente de l’intérêt des P.A., peut-être dû à la modernisation du contenu (rubrique, actualité) des concurrents, alors que les P.A. ne changeaient pas. Elles viennent d’ailleurs, début 2004, de faire passer à leurs lecteurs un questionnaire qui vise clairement à évaluer la nécessité pour eux d’évoluer. Par exemple, une des questions demandait s’il serait utile de passer de 2 à 3 numéros par semaine à un seul. La réponse, en ce qui me concerne, est clairement "Oui !"

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