La combinaison des nombreuses fonctionnalités de Google et de son caractère de compagnie publicitaire entraîne des risques d’influence, de perte d’informations et de non-respect de la vie privée

Google Warning

Ses concurrents (Yahoo, Microsoft, France Telecom/Orange, ...) sont eux aussi concernés, mais pour l’instant à un degré moindre

Lundi 10 septembre 2007, par Emmanuel Barthe // Logiciels, Internet, moteurs de recherche

Même si nous autres documentalistes et juristes l’utilisons d’abord pour ses fonctions de recherche [1] et de veille [2], Google n’est plus aujourd’hui un simple moteur de recherche. Plus du tout, même.

Or, cette diversification, la collecte de données nominatives croissante qui va de pair avec et leur recoupement par les sociétés qui possèdent les moteurs de recherche, posent dès maintenant et plus encore pour l’avenir des questions gênantes en terme de protection des informations les plus personnelles et privées ("privacy" [3], de divulgation de secrets d’affaires/espionnage économique et de "censure" de fait sur des sources d’information ne faisant pas partie des partenaires des moteurs ou peu ou pas indexées par eux [4].

Pour vous faire une idée, voyez cette nouvelle fonctionnalité de Google, également disponible sur le moteur français Exalead, de recherche de photos d’une personne par son nom [5]. C’est très pertinent, beaucoup plus que la fonctionnalité standard de ces mêmes moteurs. Il suffit que traîne sur le Web une photo — autorisée ou non — de vous et elle devient si facile à trouver pour quiconque ... [6]

Et le constat est le même pour ses grands concurrents mondiaux Yahoo et Microsoft [7], voire locaux (France Telecom avec sa filiale mobile Orange, son moteur de recherche Voila et sa librairie en ligne Alapage, par exemple).

Du point de vue de ses ressources financières, Google est, à plus de 95%, un afficheur de pub [8] doublé d’une régie publicitaire (Google AdSense, Google AdWords, Google Analytics (ex-Urchin)).

Du point de vue des innombrables produits/fonctions [9] que Google offre [10], leur combinaison peut permettre — et permet déjà à certains étudiants aux Etats-Unis — de voir sa journée, ses rencontres et ses communications en tout genre organisées à travers voire par Google :

  • GMail : la messagerie webmail de Google, gratuite et incluant un antispam très efficace, est très utilisée et tend à remplacer les Yahoo Mail, Caramail et autres Hotmail auxquels nous étions habitués
  • Google Reader + FeedBurner : deux lecteurs/aggrégateurs de fils RSS, le premier en ligne sur les serveurs de Google, le second logiciel à installer sur les ordinateurs : permettent de savoir quels fils les internautres suivent et quelles infos sur ces fils ils choisissent de lire. Comme si votre éditeur lisait par dessus votre épaule. Ce qu’ils font déjà sur les bases de données en ligne grâce à leurs statistiques de consultation [11], comme LexisNexis ou Lamyline Reflex
  • Google Maps (vue du ciel à moins de 100 m de haut) + Google Earth (version logicielle plus puissante du site Google Map) + Street View (vue des rues à hauteur d’yeux) : permet la localisation et la vue en image de définition correcte (sans plus, mais pour l’instant ...) et de tout bâtiment ou activité (voire la surveillance : périodicité de mise à jour insuffisante, pour l’instant ...)
  • Ubuntu : un système d’exploitation d’ordinateur [12] de la gamme Linux concocté par Google + Google Tools : des outils bureautiques, que Google vend d’ores et déjà aux entreprises + Google Box : un moteur de recherche pour intranet : permet de conquérir l’informatique et le réseau internes des entreprises
  • ajoutons que Sergey Brin, un des deux fondateurs de Google, a investi et fait investir Google, dans la génétique, notamment le décryptage complet du génome humain.

Quelques sites et documents parmi de nombreux autres :

Toutefois, comme le soulignent [13] un certain nombre de commentaires de spécialistes du Web, des moteurs de recherche ou du droit :

  • d’une part, il s’agit là de prestations ou fonctions auxquels on peut parfaitement ne pas souscrire. Leur gratuité les rend alléchants, mais non obligatoires. La gratuité totale n’existant pas, elle comporte ici comme ailleurs des contreparties ... Autrement dit, il faut prendre en compte le modèle économique qui prévaut chez les moteurs de recherches
  • d’autre part, il faut lire les clauses des longs contrats d’adhésion de ces produits (en anglais : small print, c’est-à-dire petits caractères) et les analyser. Elles *lient* l’utilisateur à Google.

On répond à ces objections — à mon avis tout à fait sensées — que :

  • on sait depuis longtemps que Monsieur tout le monde ne prête guère attention aux clauses écrites en petits caractères (cf avec les licences des logiciels Microsoft) et les respecte encore moins (cf le taux de piratage/contrefaçon en France en 2005 des logiciels ou celui dans le monde en 2003 tels que relevés sur le site web de la BSA)
  • ces applications étant uniquement disponibles/utilisables en ligne, faire respecter ces contrats est infiniment plus facile qu’en matière de logiciels installés sur des ordinateurs personnels
  • l’utilisation de ces applications Google se répandant, voire pour certaines (Google Web, Google News, Google Alert, GMail, ...) se généralisant, elles vont concerner de plus en plus de personnes, et qu’il va donc devenir de plus en plus difficile d’y échapper.

Ces objections ne me semblent aujourd’hui plus suffisantes pour arrêter là le débat. Juste un exemple : Yahoo a livré à la police chinoise les traces qu’un internaute chinois, opposant politique à certains aspects du régime choinois, avait laissé sur ses serveurs. Il s’agit là d’un type de traces non publiques, normalement connues du seul moteur. [14] Question : si Yahoo choisit de se soumettre à ce genre de réquisition, quelle peut être son attitude vis-à-vis de fonctionnalités et d’informations librement et publiquement accessibles ?

Emmanuel Barthe
"nerd", documentaliste et juriste attaché au "privacy" même si (ou plutôt d’autant que) il publie beaucoup sur Internet

Notes de bas de page

[1Pour citer les principales fonctions de recherche proposées par Google : Google Web, Google Images, moteur de recherche pour intranet (Google Search Appliance, Google Mini), Google News, Google Groups, Google Answers, arrêté depuis la fin novembre 2006.

[3C’est le terme communément utilisé par les Américains, un mot simple mais sans équivalent exact en français.

[4Cf l’affaire presse belge c/ Google News où le moteur, une fois condamné en première instance (il a fait appel depuis), avait carrément retiré en totalité de son index les sites web de presse belges, pages d’accueil comprises. Les journaux belges avaient ainsi virtuellement cessé d’exister sur le Web pour plus de la moitié des internautes. Depuis, Google a réindexé ces sites, en respectant l’interdiction qui lui a été faite d’indexer trop profondément les articles eux-mêmes. Lire sur ce sujet : Une mauvaise blague belge pour Google News / la rédaction, Silicon.fr 18 septembre 2006, La presse belge relance la mobilisation des éditeurs contre Google New / Philippe Astor, ZDNet.fr 20 septembre 2006, Google News : l’exemple belge fera-t-il école ? / Catherine Mallaval, Libération 20 septembre 2006.

[5Google, du nouveau dans la recherche d’image / Philippe Lagane, AccessOweb 28 mai 2007.

[6Vous comprenez peut-être mieux pourquoi l’auteur de ce blog évite de poster des photos de lui sur Internet ...

[7Avec MSN, Windows Live et ses divers autres sites tel Expedia (agence de voyages en ligne).

[8Ce lien pointe vers la page Solutions de publicité Google du site de Google France.

[9J’ai déjà expliqué à propos de la plateforme en ligne LexisNexis-Jurisclasseur que le terme "service" était abusif pour désigner les produits, applications et bases de données offertes par les éditeurs. Je ne vais pas changer d’avis ici parce qu’il s’agit de Google. Un "service" suppose une personnalisation, une adaptation ou au minimum un paramétrage assurée par un être humain.

[10Le lien supra est la presqu’exhaustive liste des services Google tenue à jour par le référenceur Olivier Duffez sur le blog de son site WebRankInfo, hélas non classés. Dans la catégorie des listes quasi-exhaustives, voir également celle de Wikipedia.org (en anglais), qui classe les fonctions de manière très pertinente. D’autres listes moins complètes et pas forcément tenues à jour existent : un billet — tenu à jour et avec un classement pratique — sur le site QuickOnlineTips. La liste des services Google sur Wikipedia.fr et celle de Google lui-même, quoique très incomplètes, offrent l’avantage de lister les principales fonctions de Google. Voir aussi les ressources suivantes qui essaient de réunir sur une seule page l’ensemble des fonctions de recherche de Google : Googdesk, FileByType, Soople. Pour les fonctions destinées aux entreprises, voir la page Business Solutions de Google.

[11Quel est le degré réel de détail de ces "stats" ? j’aimerais bien le savoir ...

[12En anglais : operating system, OS.

[13Commentaire de GoogleHead sous le billet et vidéo de GooglInside.

[14Google, de son côté, a accepté une censure massive sur ses sites chinois.

Répondre à cet article