Et pourtant ... plus de 99% du chiffre d’affaires de l’édition est encore réalisé avec du papier

Edition : le basculement vers le numérique — Les enjeux de la diversité et de la rentabilité

Les acteurs basculent, les bibliothécaires documentalistes y sont déjà

Lundi 19 octobre 2009, par Emmanuel Barthe // L’édition juridique

A l’occasion de la Foire du livre de Francfort et de la publication d’une étude sur les pratiques culturelles des Français, Les Echos, Challenges et Télérama se retrouvent sur la même longueur d’onde : 2009 est l’année du basculement vers le numérique. Je confirme, ce n’est pas qu’une mode journalistique. Et ça aura (a déjà) des conséquences.

Le basculement des éditeurs sous la pression d’Amazon et du grand GG

Le livre bascule enfin dans le numérique / Gilles Fontaine, Challenges 15 octobre 2009 :

« Réunis à Francfort pour leur grand-messe annuelle, libraires, auteurs et éditeurs emboîtent le pas aux fabricants de lecteurs électroniques. Sans craindre le piratage. [...]
"Quelque chose a changé cette année", confirme Bärbel Becker, directrice des programmes spéciaux à la Frankfurter Buchmesse. "Les éditeurs ne se demandent plus si cette révolution aura lieu, ils s’intéressent désormais au business model et veulent savoir comment gagner de l’argent."
Comme chaque année, les responsables des cessions de droits d’auteur se sont retrouvés à Francfort, la veille de l’ouverture de la Foire. Le thème de leur rencontre en dit long : "Atteindre une cible mouvante : gagner de l’argent avec les contenus numériques." En vedette, sur la tribune, les représentants d’Amazon et de Google, venus détailler leurs ambitieuses stratégies de vente de livres numériques. Souvent critiqués et combattus ces dernières années - notamment en France -, les hérauts de l’industrie high-tech sont à présent écoutés. [...]

Résultat, la plupart des éditeurs français calculent un prix inférieur de 15 à 20% pour le numérique alors qu’il est de 50% aux Etats-Unis.
Pas question pourtant d’oublier l’essentiel : plus de 99% du chiffre d’affaires de l’édition est encore réalisé avec du papier [1]. Et les ventes de "vrais" livres continuent de progresser : +3% en août, sur un an. Une performance qui doit toutefois beaucoup à Internet : sur la même période, les ventes de livres y ont progressé de 28%. »

Aux Echos du 14 octobre 2009, tout un dossier, un peu moins optimiste que chez Challenges :

  • Edition : faut-il avoir peur du numérique ? (accès réservé) :

    « Le marché reste modeste, mais les éditeurs le savent : la révolution numérique risque bien de bouleverser profondément leur métier. »

  • La prime du numérique [éditorial] / David Barroux
  • Dans son billet Livre : l’autre révolution numérique, Philippe Escande, sur le blog des Echos ne mâche pas ses mots :

    « Les éditeurs sont en émoi parce qu’ils perçoivent que les choses sont en train de basculer, comme cela s’est déjà produit dans la musique. Le risque est bien réel : Google a déjà numérisé 10 millions de livres ! Amazon, qui va commercialiser lundi prochain en Europe son lecteur numérique, en a déjà vendu un million d’exemplaires aux Etats-Unis. [...]
    Finalement, les éditeurs et les grandes bibliothèques qui rejettent le numérique ont les même réflexes que les moines copistes du XVème siècle à l’arrivée de l’imprimerie. Ils défendent plus leur métier, le livre imprimé, que la lecture elle même. Une bataille, malheureusement pour eux, perdue d’avance. »

    Ouch !

Il y a aussi Amazon, qui met la pression sur les éditeurs européens avec son Kindle (Les Echos du 14 octobre). Le Monde du 17 : « Lancé il y a deux ans aux Etats-Unis, le Kindle débarque dans une centaine de pays, dont la France, à partir du lundi 19 octobre. Cette "liseuse", commercialisée par le géant du commerce en ligne américain Amazon, est très attendue par les fans de technologie. » Amazon, qui pour une mauvaise gestion du droit d’auteur en amont, a effacé des e-books sans avertissement [2]

On a noté également l’offensive commerciale de Google qui non seulement numérise des bibliothèques ("Google Book Search") mais va se transformer en libraire en 2010 ("Google Edition"). Annonce à la Foire du livre de Francfort 2009 : « Google va devenir un vrai libraire en ligne en proposant aux internautes l’achat et le téléchargement de livres électroniques depuis n’importe quel terminal connecté à Internet. » Commentaires et chiffres chez e-bouquin, GFII (accès réservé), Livres-Hebdo.fr, La Tribune du 14 octobre (A la Foire du livre de Francfort, Google affiche ses ambitions : interview de David Drummond, directeur du développement et des affaires juridiques de Google). Extrait de cette interview :

« Dans la vente de livres, imposerez-vous un prix aux éditeurs ?
— Non, il sera déterminé par les détenteurs de droits avec une clé de partage de 63 % pour eux et 37 % pour nous [question personnelle : et pour les auteurs ?]. Et s’ils veulent que Google fixe le prix, on le fera au moyen d’un algorythme que l’on va développer et qui tiendra compte du type de livre, du marché... On peut parler d’une fourchette de 4 à 15 dollars. »

Loi lang et livre numérique vont ils se rencontrer ? La meilleure preuve de la pression que GG et AZ, avec leur clé de répartition des profits, mettent sur les éditeurs français est que les éditeurs français réclament l’extension du prix unique à l’e-book [3]. L’extrait crucial :

« La première demande des éditeurs français concerne l’extension de la loi Lang sur le prix unique à l’e-book. Dans l’univers digital aussi, les maisons veulent être assurées de conserver la maîtrise des prix de vente dans l’univers digital, pour éviter de se retrouver dans la situation des éditeurs américains, qui voient, par exemple, le cybermarchand Amazon vendre à prix cassé de 9,99 dollars les nouveautés, quand la version imprimée vaut deux fois plus. La loi Lang apparaît comme un vrai rempart, puisqu’elle garantit un prix de vente unique quel que soit le point de vente, et permet à l’éditeur de fixer ce prix. Une extension de ces règles à l’univers digital passera toutefois par l’élaboration préalable de la définition de ce qu’est un livre numérique. »

Le basculement chez les éditeurs juridiques français

Ce basculement est particulièrement net du fait du chargement quasiment chaque année de nouveaux contenus sur les plateformes en ligne des éditeurs juridiques. Et en 2009 sont apparus de nouveaux sites chez LexisNexis et Dalloz vendant, séparément de leurs plateformes LN-JC et Dalloz.fr, les derniers numéros de leurs revues au format Flash (lecture, un peu d’impression). Sur ce dernier sujet, voir notre article à paraître Les revues juridiques en 2009 : en ligne c/ papier.

Le basculement chez les lecteurs/utilisateurs

Tout ça va dans le même sens — ce n’est pas un hasard — que l’enquête de Télérama de cette semaine (14 octobre 2009) qui analyse les résultats de l’enquête décennale des habitudes de consommation culturelle des Français : Les Français et la culture : révolution chez les 15-24 ans.
Cette enquête conclut à un profond changement des habitudes des 15-24 ans par rapport aux générations précédentes : recul du livre, de la télévision, de la langue française, de la musique classique, du théâtre et de l’opéra. Avancées du téléphone portable, des outils multimédia, d’Internet. Or, selon Michel Abescat qui signe l’article, « Internet renforce les appartenances et les goûts déjà existants ». Et on sait aujourd’hui que « les goûts des nouvelles générations changent, et se perpétuent quand ses membres vieillissent ».

2009 semble vraiment être l’année du basculement de l’imprimé vers le numérique, tant chez les éditeurs ou plutôt ici les diffuseurs, que chez les utilisateurs/lecteurs. Je le constate dans mon métier.

Le basculement chez les documentalistes

Mais alors, direz vous : à quoi servent encore les intermédiaires de l’information ? A quoi sert la diversité des enseignants si je peux lire un cours en ligne ou écouter un podcast. Un bibliothécaire-documentaliste, ça sert à quoi si ça ne range plus de bouquins ? Un libraire, ça sert à quoi si je peux tout acheter sur Amazon ou GG ?

Eh bien, ça sert à défendre la diversité. A éviter de dépendre d’une seule source ou d’un nombre limité de sources d’information. A trouver plus vite une information plus fiable. A défendre la rentabilité de l’information, la concurrence et les prix, pour parler business.

Parlons de mon métier et du numérique, justement : les bibliothécaires documentalistes ont été précurseurs sur les bases de données, longtemps avant Internet (dès le début des années 80 pour être précis), sur les cédéroms et sur Internet (j’ai personnellement mis en ligne en 1997 le premier annuaire de sites web juridiques français, rapidement suivi par d’autres collègues).

Ce qui n’empêche pas de penser que si ce basculement, pour les lecteurs de romans, de dépêches de presse gratuites, de blogs, de forums, de musique et de vidéos, représente facilité d’accès, diversité et économies pour eux, il n’en va pas de même dans le secteur professionnel, où les ressources payantes en ligne représentent une rapidité, une facilité par rapport au papier — surtout quand la base de données ou la plateforme est ergonomique — mais aussi un coût supplémentaire pour les clients et parfois une perte sèche en cas de résiliation.

On saisit là le rôle crucial des passeurs de culture et de diversité que sont les enseignants et les bibliothécaires-documentalistes — je dirais plutôt médiathécaires-formateurs pour désigner ces derniers. Non seulement dans un but de maintien de la diversité de l’information — puisqu’Internet renforce les habitudes, il faut bien que quelqu’un montre à la génération "on line" que, en ligne et hors ligne, il y a des sources de valeur qu’ils ne connaissent pas et leur en donner les clés.

Mais aussi dans un but de maximisation de l’efficacité des sources d’information. En clair, gagner du temps et de l’argent :

  • en étant plus rapide, plus efficace. Les documentalistes en sont des spécialistes et — miracle ! — ils enseignent leurs méthodes :-)
  • en utilisant les sources au meilleur rapport qualité-prix. Les documentalistes sont aussi des acheteurs et des optimisateurs de collections et de fonds documentaires
  • et en stockant, classant et indexant ce qui peut l’être pour ne pas réinventer la roue. Les documentalistes et les KM managers montent et tiennent à jour depuis des années des intranets, des fils RSS et des des bases de données de savoir interne.

Au risque de me répéter : Librarians do it better [4].

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique, formateur à la recherche en ligne

Notes de bas de page

[1Attention : dans l’édition juridique française, même si les éditeurs ne publient à ma connaissance aucun chiffre, on peut estimer *très grosso modo* que le numérique a globalement dépassé les 30% et représente chez certains éditeurs jusqu’à 50%, voire plus, de leur chiffre d’affaires.

[3Article de Nathalie Silbert, Les Echos 19 octobre 2009.

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