Ebauche d’un code des bonnes pratiques des sites web publics

En finir avec les liens cassés, fils RSS et contenus supprimés ...

Vendredi 25 mai 2018, par Emmanuel Barthe // Portails juridiques officiels - Diffusion des données juridiques publiques

Mon collègue Rémy Lériginier (Faculté de droit de Poitiers) écrit sur son compte Twitter (@rlerignier) :

« Chers webmasters de sites institutionnels qui supprimez ou modifiez les flux RSS sans préavis, je vous le dis comme je pense, vous m’em…nnuyez. Twitter, Facebook, Instagram… ne remplacent pas un ou des flux RSS »

Sur ce, Jean Gasnault (@LaLoiDesOurs) renchérit :

« Un code des bonnes pratiques des fils RSS publics serait le bienvenu. »

Si je peux ajouter ma pierre : au-delà des fils RSS, c’est un code des bonnes pratiques des *sites web* publics, plus généralement, qui serait le bienvenu.

Comme j’ai été webmestre [1] d’une institution publique pendant un an et quart — pendant lequel j’ai apporté ma part de petites améliorations — et que je suis redevenu utilisateur assidu des sites web publics, j’ai ma petite idée sur la question.

Soyons clair :

  • primo, les bonnes pratiques ci-dessus, bien que proposées aux administrations, relèvent d’un consensus parmi les documentalistes et veilleurs. A part les rencontres entre webmestres et avec les utilisateurs, elles constituent un minimum
  • secundo, elles sont dans l’intérêt bien compris aussi bien des citoyens contribuables que de l’administration, car elles amélioreraient considérablement l’expérience utilisateur ("user experience" ou UX, ex-usabilité [2]) et le référencement des sites publics, ce qui ne peut que bénéficier à la connaissance du droit et à l’application des réformes.

Voici donc une ébauche de ce que pourrait être un code des bonnes pratiques de webmastering et webdesign des sites publics.

Une partie de ces suggestions de bonnes pratiques découle indirectement des recommandations du Référentiel général d’accessibilité pour les administrations (RGAA 3 v° 2017). Chose intéressante : « tous les documents composant le RGAA 3 sont juridiquement opposables », dit la page d’accueil du RGAA. Les recommandations du RGAA sont donc obligatoires pour les sites web des administrations. Mais en pratique, ce n’est pas aussi simple que ça. Le manque de budget, de connaissance du RGAA dans les administrations même de haut niveau, ou les contraintes liées au CMS utilisés pèsent lourd.

Quelques uns des critères du RGAA
Quelques uns des critères du RGAA

- Ne pas supprimer de contenu (communiqués et brèves d’actualité soi-disant périmés, documents anciens n’étant plus complètement à jour, bases de données difficiles à maintenir, anciens organigrammes ...). Notamment lors des refontes de site. Au pire, tout cela peut parfaitement être archivé/figé, sous forme de site statique ou de PDFs — voir pour un exemple l’Archive de la Base des décisions et informations financières (BDIF) mise en ligne par l’AMF (sur l’insistance des utilisateurs, et notamment de l’association Juriconnexion) — ce qui ne demande plus que très peu de maintenance.
Cela implique d’inclure systématiquement dans les cahiers des charges de refonte de site la reprise ou l’archivage en ligne des documents et bases anciens.

- Eviter de mettre hors ligne les bases de données importantes ou complexes à chaque refonte de site. Exemple : la base Traités et accords de la France, depuis sa mise en ligne sur le Web, a déjà été trois fois victime de ce traitement. Ce serait un grand progrès pour l’e-administration et pour la diffusion et la défense du droit français que de maintenir cette base sans régulièrement la mettre hors ligne.

- Toute nouvelle publication, communiqué ou information doit être répercutée dans un fil RSS — et non uniquement sur Facebook, Twitter ou autre réseau social (ça plaît beaucoup aux chargés de communication, mais ce n’est pas pratique pour la veille). Si possible également par email.
Les fils RSS doivent être structurés ainsi :

  • un fil général, reprenant tout
  • un fil par rubrique du site
  • si possible, un fil par thème.

- La mise en page des impressions des pages web doit être propre et ne perdre aucune information — plutôt que de fournir une version PDF systématique, ce qui fait perdre du temps au webmestre ou à l’auteur du document

- Toute page web doit être "mobile friendly" (on parle de RWD) pour les smartphones et tablettes (écrans de taille réduite).

- Corrélativement, éviter absolument de créer des applications iOS ou Android. Elles font plaisir à la hiérarchie et aux communicants [3]. Mais :

  • en pratique, ces solutions sont incapables de reprendre tout le contenu du site
  • elles sont infernales à mettre à jour. Elles aboutissent en fait à ce qu’il y ait deux sites web différents à gérer et non plus un seul
  • enfin, elles sont infiniment plus coûteuses qu’un site aux pages adaptées pour les mobiles.

- Maintenir les URL (adresses web) des liens anciens lors des nouvelles versions des sites [4] ou mettre des redirections automatiques en place. NB : c’est là un truc de réfénceur (SEO) et cela bénéficierait à l’audience des sites publics.

- Aucun document ne doit être proposé que et seulement que en version téléchargeable mais toujours au minimum en version page web. Cela, notamment, améliore le référencement mais aussi la lisibilité pour les handicapés visuels.

- Les grands tableaux et documents longs (plus de quelques pages), peu pratiques à visualiser sur une page web, sont à proposer également en version téléchargeable dans un format open source (PDF, Open Document Format etc.).

- Les services de l’institution (pas forcément le webmestre lui-même) répondent sous 24h — le jour même ou le jour ouvrable suivant — aux questions posées à l’adresse de contact ou par le formulaire du site. Si la question est complexe, ils indiquent un délai raisonnable — une à deux semaines semble un maximum. Je me souviens ainsi d’un cas où le Sénat me répondit dès le lendemain mais pas l’Assemblée nationale. De nos jours, peu de citoyens ou d’entreprises ont le luxe de pouvoir attendre 48h+ une réponse à une question simple ...

- Les webmestres doivent parler avec quelques uns de leurs utilisateurs pour avoir des retours sur le site. S’il y a un gros problème, il remontera tout seul.
Idéalement, les webmestres devraient consulter régulièrement — une fois par an par exemple — les communautés utilisant le site web de leur institution. Cela pourrait prendre pour forme des réunions ad hoc d’utilisateurs, des questions ou invitations à feedback sur des listes de discussions ou forums modérés etc.

- Les webmestres des sites publics d’institutions similaires devraient communiquer entre eux — avec l’aval de leur hiérarchie et en la tenant au courant de leurs discussions — sur leurs problématiques communes (marchés publics de web design, d’hébergement et d’assistance, CMS utilisés ou recommandés ...).

- Les liens vers les pages correspondantes de data.gouv.fr où télécharger les données publiques de l’institution doivent être listés, rappelés chaque fois que c’est utile et mis en avant (par exemple en lien systématique de bas de page, dit footer) [5]. C’est en fait une application de la loi Lemaire République numérique : en application de l’article L 322-6 du Code des relations entre le public et l’administration (CRPA), les administrations qui « produisent ou détiennent des informations publiques tiennent à la disposition des usagers un répertoire des principaux documents dans lesquels ces informations figurent ». C’est ce qu’on appelait les "répertoires d’informations publiques" (RIP). La DILA et Bercy sont parmi les rares administrations à tenir un RIP. La DILA répertorie dans le sien *tous* les jeux de données qu’elle rend disponible, comme les simulateurs ou les guides, et pas seulement les bases de données juridiques diffusées sur data.gouv.fr.

Le RIP de la DILA
Le RIP de la DILA

- Les vidéos doivent être postées/hébergées soit sur le site même de l’institution, soit sur Dailymotion soit sur Vimeo — la Cour de cassation héberge les siennes sur Vimeo — soit encore sur une instance Peertube. Ce, afin d’être cohérent avec le discours officiel de souveraineté numérique et surtout afin d’éviter la collecte de données personnelles à laquelle procède massivement YouTube (filiale de Google). Concrètement, ne pas faire ce que vient de faire la DGFiP pour expliquer le prélèvement à la source : héberger une vidéo sur YouTube, à regarder quasi-obligatoirement pour pouvoir remplir sa déclaration de revenus (la procédure pour l’éviter est fournie par Numerama ou la DGFiP elle-même).

Une des vidéos des colloques de la Cour de cassation hébergées sur Vimeo
Une des vidéos des colloques de la Cour de cassation hébergées sur Vimeo

Enfin, on peut ajouter à ces bonnes pratiques une partie importante de celles que j’ai déjà données pour les bases de données des éditeurs juridiques [6].

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique, ex-webmestre des sites Internet et intranet de la Cour de cassation

Notes de bas de page

[1Le terme exact était : gestionnaire des sites internet et intranet, le poste de responsable des dits sites étant tenu par l’adjoint du directeur du Service de documentation des études et du rapport (SDER) de la Cour de cassation. C’est une pratique de certaines institutions publiques que de considérer que le poste de webmestre est tenu par un responsable haut placé et non celui qui techniquement et au quotidien le gère et l’administre.
Tout dépend de la définition du terme webmestre que l’on retient. Si on insiste sur le côté "responsable" (qui n’est pas repris par toutes les définitions, loin de là), c’est une acception possible. Si en revanche, on parle simplement d’être "en charge de", le webmestre est alors l’administrateur du site.
Administrateur de site Internet est en tout cas la définition retenue par le Larousse en ligne puisque la Commission générale de terminologie et de néologie a choisi en France de retenir le terme administrateur de site plutôt que webmestre. Cette définition "technique" est également celle retenue par l’Onisep, l’organisme de l’Education nationale chargé du conseil en orientation des élèves. Même le site (privé, certes) spécialisé sur les concours de la fonction publique carrieres-publiques.com définit ainsi le webmestre.

[2Pour en savoir plus sur l’usabilité en matière de bases de données et sites web juridiques, voir notre article Petit guide de conception des plateformes et bases de données juridiques en ligne à destination des SSII et éditeurs juridiques. Sur l’usabilité et la UX en général, les articles gratuits disponibles sur le site de Norman Nielsen (NN Group) sont un bon point de départ.

[3Ces derniers récupèrent des statistiques que les sites ne leur donnent pas mais est-ce bien le but d’une institution publique de profiler ses visiteurs virtuels ?

[4N’est-ce pas, la CNIL ?

[5Le portail economie.gouv.fr porte en bas de page un lien vers data.gouv.fr.

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