Crise de la formation : causes et ébauche de solutions

Vendredi 28 juin 2019, par Emmanuel Barthe // La documentation juridique

Je donne chaque année des formation sur la recherche et la veille juridiques, legal tech et IA compris.

Souvent, le nombre de stagiaires est en baisse par rapport à il y a cinq ans. Faute d’un nombre de stagiaires suffisant, on frôle parfois l’annulation pure et simple du stage [1]. Le phénomène de la baisse importante du nombre de stagiaires formation est général. De nombreux formateurs m’en ont fait part.

Causes ...

Les raisons de fond n’ont pas changé :

- L’obligation de verser des sommes pour les entreprises a été, de mémoire, divisée par deux et la formation est en réforme permanente depuis 2014 (précisément depuis l’accord national interprofessionnel (ANI) du 14 décembre 2013). L’exécutif, depuis la présidence Hollande, considère la contribution des entreprises à la formation professionnelle, devenue la contribution unique à la formation professionnelle et à l’alternance comme une variable d’ajustement à la crise pour aider les PME à dégager des ressources financières et de la trésorerie. Cette volonté a été aidée par les scandales mis au jour (détournements de fonds pour financer les organismes patronaux et syndicaux notamment) et le fait que beaucoup d’employeurs ont toujours vu la contribution à la formation professionnelle continue comme une charge trop élevée voire indue. La collecte elle-même est impactée puisque les OPCA (organismes paritaires collecteurs agréés) ont été concentrés puis devront muer en seulement 11 OPCO (opérateurs de compétences) avec le transfert de la collecte aux URSSAF, la centralisation du financement du compte personnel de formation (CPF) par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et le transfert de la gouvernance de la formation professionnelle à une autorité nationale, France Compétences (Autorité nationale de régulation et de financement de la formation professionnelle et de l’apprentissage).

- La liberté donnée aux salariés de dépenser la somme disponible sur leur compte personnel de formation, ex-DIF, théoriquement positive pour la formation, s’est accompagnée d’une réforme permanente (et qui continue) de ce dispositif, avec une baisse de la valeur de l’heure DIF de 50 à ... 15 euros. Tout cela poussant une partie des salariés à vider brutalement leur compte et dissuadant l’autre de l’utiliser faute de le comprendre. Surtout, ce dispositif ne permet pas de poser les formations sur le temps de travail. Il faut prendre un congé payé où se former sur son temps libre le soir. Autant dire que les salariés, sauf ceux dans une logique de reconversion professionnelle, ne sont guère incités à utiliser le dispositif, là non plus.

- Les salariés français ne sont pas des fanatiques de l’évolution professionnelle et leurs employeurs non plus. L’employeur, sauf grand groupe, considère la formation comme du temps de travail perdu car il estime que soit le salarié doit déjà maîtriser son travail avant d’arriver dans l’entreprise, soit le travail s’apprend sur le terrain et auprès des collègues. Ça se vérifie : les formations les plus demandés sont les langues, le social, la bureautique et le secrétariat https://www.iciformation.fr/article-2082-formation-professionnelle-tout-savoir-sur-vos-droits.html Pas vraiment des compétences si radicalement novatrices que ça

- Les formations, ça endort :-) [2]. Ce but contre mon camp est volontaire. Il faut bien reconnaître que pas mal de formations étaient un moyen pour les salariés d’avoir un jour hors de leur lieu de travail et qu’entre 14h et 15h, il est difficile de réveiller les participants au stage [3].

- La présence sur Internet de nombreuses informations pratiques et mini-tutoriels du style "comment je fais telle manip’ compliquée sous Excel ?", qui autrefois nécessitaient soit d’avoir dans son bureau un collègue super compétent, soit ... d’aller apprendre ça en formation.

- Le développement de la publication des supports de formation complets gratuits disponibles sur Internet, particulièrement les tutos vidéo, voire certains PowerPoint.


Les serious games, une des solutions à la crise de la formation

... et solutions

Y a-t-il des portes de sortie à cette crise ? Il y en plusieurs, à mon sens :

  • Améliorer la qualité des formations données :
    • plus vivantes, plus animées. Notamment par une interactivité plus grande (questions, interpeller les stagiaires). Ou avec la gamification : animer son stage par des jeux [4]. Par exemple : quizz, QCM avec des cartons de couleurs, jeux avec des Post-Its. Autrement dit pas cher à mettre en oeuvre et ne nécessitant pas forcément des outils numériques complexes. PwC est très impliqué dans la gamification — et depuis des années — et Open Law consacre son université d’été 2019 à une approche gamifiée du droit [5]
    • plus centrées sur les besoins de terrain, plus souples. Changer les exemples ou exercices donnés pour mieux correspondre à la pratique des stagiaires, par exemple.
  • Attendre que le droit de la formation se stabilise [6] et créer à ce moment-là des petites structures de formation agréées (l’agrément est lourd à obtenir et maintenir et le référentiel DataDock puis la certification obligatoire sont encore plus lourds) destinées à accueillir des formateurs occasionnels et d’autres plus impliqués, le tout dans un secteur bien identifiable.
  • Développer la formation en ligne e-learning). A condition de bien maîtriser les conditions d’un certain confort des stagiaires et de repenser et réécrire son support.
  • Revendre pas cher des sous-produits des formations ou les utiliser pour se faire de la publicité (mais avec parcimonie sinon les clients potentiels ne voudront plus payer ...).

En tout état de cause, on ne peut plus espérer toucher régulièrement nos rémunérations en recyclant chaque année des formations mises à jour. Cette époque-là est terminée.

Emmanuel Barthe
juriste documentaliste, veilleur, formateur

Notes de bas de page

[1En général, en dessous de 5 inscrits, une stage de formation en présentiel ne se tient pas.

[2Pas avec de bons formateurs.

[3C’est pour ça qu’un bon formateur prévoit à ce moment-là des exercices, si possible ludiques, ou des échanges entre participants ou avec le formateur.

[4De l’intérêt d’utiliser les Serious Games en formation ?, par Isabelle Franceschi, manager de transition en DRH et facilitatrice Lego Serious Play, Jobsféric, 12 juin 2019. Accès complet sur inscription gratuite.

[5Le programme de cette université d’été (sur deux jours) sera mis en ligne sur le site d’Open law au début de l’été.

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6 Messages

  • Bonjour,

    Bravo pour vos travaux et de votre suivi de fond des question liées à l’hyper-veille, au sens large,et au futur de l’ingénierie juridique.

    Concernant la formation, je me permets d’ajouter qu’après l’obtention du référentiel data dock, les organismes de formation devront être prochainement, dans les deux ans, certifiés.

    La politique du gouvernement est de faire porter les moyens en formation sur les personnes sans emploi et non sur les salariés.

    Concernant notre structure - organisation professionnelle regroupant des services sociaux - toutes les formations mises en oeuvre ne le sont qu’après constitution d’une liste d’attente. C’est imparfait, cela met parfois 6 mois ou deux ans à obtenir 8 inscriptions, mais cela évite les déconvenues des planifications annulées, tant pour les salariés que les formateurs.

    Bonne continuation à vous et Merci

    Cordialement.

    PR

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  • Bonjour,
    votre billet est tout à fait intéressant. Dans l’une des formations de droit à laquelle je participe en tant que tuteur en vue de la préparation à un examen professionnel, nous avons noté de même une baisse des personnes inscrites ces dernières années.

    Sur le point de rendre les formations plus animées, je constate aussi un changement de perspective chez les "étudiants". La formation doit être donnée pour que cela soit du "tout cuit dans le bec" et qu’"on en ait pour notre argent". Dans le passé, l’esprit était celui de participer en vue de se former et les tuteurs étaient bel et bien des tuteurs qui devaient aider à grandir. Aujourd’hui, le tuteur est celui qui doit être omniscient et donner une formation utile et efficace. Peu de place pour une erreur. Il faut donner la formation qui est celle attendue sinon gare aux critiques... Comme chaque candidat n’attend pas exactement ce qu’attend son voisin, les critiques sont assurées.

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