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Jeudi 4 décembre 2008

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LexisNexis-Jurisclasseur 2009 : premier bilan

Lundi 13 octobre 2008

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La version dite "2009" de la plateforme LexisNexis-Jurisclasseur (LN-JC) est sortie le 21 septembre 2008 au matin [2].

Je tente un premier bilan, enrichi par des informations données par LexisNexis lors de la présentation faite aux membres de l’association Juriconnexion mercredi 24 septembre et par les messages échangés sur la liste Juriconnexion.

En quelques phrases

- L’interface de recherche ressemble maintenant à celle de Dalloz.fr ou Legifrance. Pour poser vos questions, vous devez remplir trois cases et choisir pour les relier un opérateur logique (ET, OU, proximité à 5 ou 15 mots).
Vous avez aussi la possibilité de chercher par le champ TITRE ou AUTEUR — cette fonctionnalité existait déjà auparavant mais était difficile à trouver. Très utile : ça donne peu de réponses, souvent pertinentes, à condition de ne taper qu’un seul mot-clé ou expression.

- Les nouveaux contenus (BOI, Doc fiscale, rép. minist. depuis 1990 ou 1991) étaient déjà disponibles sur les sites publics gratuits. Lamyline remonte beaucoup plus loin (1970 pour certains BO). [mise à jour : mais la mise en ligne des circulaires applicables sur circulaires.gouv.fr enlève largement cet avantage à Lamyline]

- La liste des résultats (bases Revues et Jurisprudence) est dans l’ordre anti-chronologique (les derniers articles/JP parus d’abord), ce qui est plus pratique.

- Les mises à jour des JurisClasseurs sont mieux mises en évidence.

En détail

- Nouveaux contenus (ajouts résultant largement du travail de Denis Berthault, ex-spécialiste des bases de données juridiques (Jurifrance) chez ORT) — à mon sens, ajouter des contenus représente ici le nerf de la guerre, puisque la plateforme est déjà en général considérée comme la plus ergonomique du marché, mais ici on aurait pu préférer l’ajout d’autres contenus :

  • Documentation de base administrative de la DGI (DB ou Doc. adm.) et Bulletin officiel des impôts (BOI). Le service Assistance de LN (dit "FAR") nous précise que le BOI sur LN-JC est en ligne depuis le 1er juillet 1991 (confirmé par test et par Denis Berthault) et que son délai de mise en ligne est de trois jours après sa publication.
    Ces nouveaux contenus étaient déjà disponibles sur le site impots.gouv.fr, et sur Lamyline Reflex, où le BOI remonte à 1970. Les liens hypertexte entre la Doc de base et le BOI ne sont pas repris sur LN-JC, car la licence ne comprend pas ces liens. C’est dommage, car d’une part, à en croire Rémy [3] sur la liste Juriconnexion, « l’Administration a l’obligation de mentionner les mises à jour de la DB par les BOI » et d’autre part, la DB n’a pas fait l’objet de refonte depuis 2001. Cela dit, selon Marc Mrozowski, rédacteur en chef de la DO (Documentation opérationnelle, LexisNexis), « les liens posés dans la Doc. adm. ne peuvent être assimilés à des mises à jour, car tant les dispositions législatives ou réglementaires que les rescrits qui contredisent la Doc. adm. depuis 2001 et qui ne sont pas publiées au BOI sont nombreux et ne font l’objet d’aucuns liens » [Message "[RE : [juriconnexion] Re : lien de la doc de base au BOI" publié par Denis Berthault sur la liste Juriconnexion le 13 octobre 2008.]]. Au final, entre sa gratuité sur impots.gouv.fr et l’absence de liens vers les BOI, l’ajout de cette base DB n’est donc pas d’une grande utilité
    Rappel aussi de la part du service FAR : les informations sur les sources sont disponibles sur le site via le "i" d’information à droite de la fenêtre "Sources". Il n’est pas présent sur tous les onglets. La manière d’avoir le détail de tous les contenus est d’aller dans l’onglet "Répertoire des sources", de sélectionner un sous-ensemble, puis de cliquer sur le "i" à gauche d’une source donnée
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LN-JC base réponses ministérielles
  • réponses ministérielles. Depuis quand ? Là encore, il faudrait aller dans le Répertoire des sources pour trouver l’information, mais le 16 septembre, le service Assistance de LN nous précisait que les réponses ministérielles commencent en 1988, avec une mise à jour hebdomadaire. Le Répertoire des sources parlait lui du 1er janvier 2002. Il semblait bien, après test, qu’elles ne débutent qu’en mars 1990. En fait, d’après Denis Berthault, le restant — (septembre 1988-février 1990) AN depuis 1996, Sénat depuis 2001 — est bien prévu et devrait être chargé d’ici le 31 octobre 2008. 1996 et 2001, c’est un peu moins bien que les sites de l’Assemblée et du Sénat (1988) [4], mais nettement moins bien que Lamyline qui commence en 1970
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LN-JC Répertoire des sources Réponses ministérielles
  • mises à jour des JurisClasseurs : elles sont mieux mises en évidence. D’une étoile peu visible, on est passé à un texte explicite "Mise à jour" blanc sur fond rouge.
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LN-JC Mise à jour

- Nouvelles fonctionnalités de recherche [5] :

  • un nouveau mode de recherche. La "recherche simple" est une interface de recherche où on peut taper les mots dans des boîtes séparées et les relier par les opérateurs grâce à un menu. LexisNexis s’est directement inspiré de Legifrance, Lamyline et Dalloz.fr. Il n’y a par défaut que trois cases (quatre chez Dalloz, Lamyline ou Legifrance), mais on peut, en cliquant sur "Plus de mots ou d’expressions", ajouter deux cases de plus. On peut également choisir un des principaux champs à partir d’un menu déroulant. Innovation à mon sens par rapport à ces plateformes : une meilleure explication de l’opérateur de proximité.
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    Navis opérateur de proximité
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    LN-JC recherche simple
  • le champ TITRE apparaît en clair dans les interfaces de recherche des bases Revues et Encyclopédies. Excellent. Chez Lamyline Reflex, la fonctionnalité recherche dans le plan des ouvrages est moins évidente mais elle existe aussi (Lire > choisir un ouvrage > son sommaire s’affiche dans la colonne de gauche > fonction Recherche dans les tables, sous l’accès Table alphabétique) LN-JC recherche sur plan JurisClasseurs
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    Lamyline Reflex Ouvrages Recherche dans le sommaire et l’index alphabétique matière
  • dans l’onglet "Encyclopédies", une liste des JurisClasseurs avec cases à cocher permet de restreindre la recherche aux ouvrages à mise à jour pertinents. Même système dans l’onglet "Revues". Très bonne idée, mais la taille de la fenêtre risque à mon sens de limiter l’usage de cette nouvelle fonctionnalité
  • la base/l’onglet "Doctrine" a été renommée en "Bibliographies". Beaucoup d’utilisateurs pensaient en effet que dans "Doctrine" on trouvait des articles de revues en texte intégral (en fait, c’est dans "Revues")
  • mais l’index alphabétique matière disparaît de la plateforme (il est toujours dans les versions papier). Il était possible de l’interroger par le "drop down menu" (menu déroulant) qui offrait aussi le choix du plan général, des fascicules ou des formules. Il était moins efficace que le plan général. Cependant, parfois, ses renvois étaient utiles. Reste, sous une forme différente, les fascicules et formules (boutons radio), et le plan général (zone de saisie indépendante).

- Liste des résultats : celle-ci se présente maintenant en ordre antichronologique lorsqu’on demande une présentation par ordre de date de publication (bases Revues, Jurisprudence). Auparavant, c’étaient les résultats les plus anciens d’abord, ce qui était moins pratique.

Discussion/commentaire

Plus généralement, à mon sens, cette version 2009 marque d’abord la reconnaissance par LexisNexis du manque de maîtrise en France du langage de recherche booléen [6]. Constat partagé par la plupart de ses rivaux qui offraient déjà des interfaces de recherche "simples" à cases : Dalloz, Lamy, Lexbase, Lextenso.

Pour le reste, BOI, Doc de base fiscale et réponses ministérielles correspondent à la mise en ligne sur LN-JC de ressources déjà présentes ailleurs, tant en gratuit sur les sites des institutions publiques [7] que sur Lamyline Reflex. En fait, le chargement de ces nouvelles sources correspond à la disponibilité nouvelle en licence de type Legifrance de ces contenus, suite à l’arrêté du 28 décembre 2007 [8].

Pour moi, la véritable innovation n’est pas cette version 2009, puisqu’elle ne fait que reprendre des choses disponibles ailleurs et simplifier les interfaces de recherche. La véritable innovation de LN-JC a consisté en la version à interface dépouillée, blanche (à la Google) lancée au début de l’année 2008, avec l’introduction d’une fonctionnalité de recherche fûtée et très efficace : la possibilité de chercher sur le plan des JurisClasseurs. [9] Cette fonctionnalité, pas toujours facile à voir, reste heureusement disponible de deux manières :

  • par la nouvelle zone "Références du fascicule". Elle est ainsi mieux mise en évidence
  • en précisant le champ TITRE (exemple : TITRE(in futurum).

L’autre innovation marquante, plus récente, était la création d’un véritable panier personnalisé de résultats, le "dossier". Lamyline possède la même fonctionnalité, sous le même nom.

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LN-JC fonctionnalité dossier
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Lamyline Reflex : dossier

Mon seul regret avec cette version 2009 est la disparition des interfaces de recherche où l’on avait qu’une seule boîte pour taper tous les mots-clés. Ca allait plus vite. On ne retrouve cette interface "expert" que pour la recherche sur l’ensemble des bases de données. Autrement dit, à l’endroit qu’il ne faut presque jamais utiliser ... [10] De mon point de vue, c’est une perte d’ergonomie pour tous les utilisateurs de niveau moyen et confirmé : perte de temps et moins de place pour taper sa requête [11].

En passant, en tant que client et utilisateur, on aimerait que les éditeurs (à quelques exception près) pensent à montrer aux acheteurs les nouvelles versions, au minimum *avant* leur sortie. Et aussi que les fonctionnalités dites expertes comme l’index matière ne disparaissent pas au nom d’une religion de l’utilisateur de base. Parce que les recherches complexes nécessitant des interfaces complexes ne disparaitront pas par miracle. Au contraire. Et que ce n’est pas le documentaliste qui va pouvoir les traiter toutes. En attendant, je sens que le documentaliste juridique va devoir maîtriser à fond les champs de LN-JC.

Pour une liste de demandes persistantes, voir le message de Rémy du 22 septembre sur la liste Juriconnexion. Parmi les choses qui manquent selon lui, je retiens [12] :

  • l’absence de classement des résultats par pertinence (disponible chez Lamyline et WK-RH mais pas transcendent)
  • la présence de nombreux doublons lors des recherches sur les JurisClasseurs.

J’ajouterai à cette liste :

  • le retard fréquent de mise en ligne, en Jurisprudence (base Juris-Data) en même temps que l’abstract, du texte intégral (PDF) des arrêts de cours d’appel
  • le retard de mise en ligne des mises à jour des fascicules des JurisClasseurs : lorsqu’on reçoit le papier, sa version en ligne n’est généralement pas chargée
  • la mise en ligne des revues mensuelles est systématiquement en retard de 10 jours par rapport au papier. Probablement la peur de la cannibalisation du papier par l’électronique. Mais le en ligne en retard sur le papier, les utilisateurs ont du mal à comprendre ...

Au final, il s’agit de nouveaux contenus, cependant disponibles ailleurs, et surtout d’une simplification, d’une amélioration bienvenue des interfaces de recherche dirigée essentiellement vers l’utilisateur non expert.

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


Si on veut préserver un vrai journalisme d’enquête ...

Sites d’information en ligne : modèle gratuit c/ modèle payant

... les financements "tout pub’" ou "tout abonnement" ne sont pas les seules options

Mercredi 20 août 2008

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Mediapart, le nouveau journal en ligne lancé par l’ancien du Monde Edwy Plenel, est maintenant lancé. Son modèle économique ("business model") est audacieux pour notre époque : un véritable journal d’enquête financé par ses seuls lecteurs. Un sacré pari.

Reste à voir si le pari sera tenu avec ce modèle-là. En effet, l’offre entièrement gratuite abonde : Rue89 et Bakchich, mais aussi d’autres gratuits comme 20 Minutes, Metro, LCI.fr [13] ou encore Agoravox et les importantes parties gratuites du Monde, de Libération, du Figaro, etc. Ce qui laisse beaucoup d’observateurs dubitatifs.

Le modèle économique gratuit

Le modèle économique ("business model") du site d’information gratuit repose — c’est ce qui se dit en général — sur les recettes publicitaires et la revente du contenu [14].

Même si sa valeur (intérêt et rentabilité) est nettement revue à la baisse en ce moment [15], on doit aussi citer, inclus dans le modèle économique gratuit, le contenu créé par les utilisateurs et en général diffusé par le site sans les rémunérer [16], dit UGC ("user generated content") : commentaires certes, mais aussi blogs hébergés par le site d’information, reportages, photos et vidéos réalisés et transmis au journal par ses lecteurs.

Le spécialiste de la presse du futur Frédéric Filloux, ex-journaliste au Libération de la grande époque et concepteur de son site web devenu éditeur pour le groupe norvégien Schibsted (qui publie 20minutes) est un grand partisan de la presse gratuite [17]. Les faits semblent lui donner raison : en France et souvent ailleurs, aussi, la tendance est au succès croissant des gratuits, que ce soit en papier ou sur Internet, et à la mort lente pour les journaux traditionnels [18]

Pour défendre son modèle payant sur abonnement, Plenel cite l’ancien « projet de déclaration des droits et devoirs de la presse libre » de 1945 qui déclare la presse "libre" quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d’argent. C’est un point de vue qui a sa valeur, mais mérite d’être sérieusement — et non pas idéologiquement — discuté.

Discutons donc un peu de ce modèle économique 100% payant ...

Pour le modèle 100% payant

D’une part, et sans être aussi pessimiste et aussi peu nuancé qu’eux, on peut voir une certaine justesse dans les commentaires de J. Batteau et Gwénaël, lecteurs du blog de Mediapart, sous un long billet de Stéphane Alliès, journaliste ex-20 Minutes et passé chez Mediapart, billet titré Pourquoi la grève à 20minutes.fr est une leçon pour la presse — la lecture du billet lui-même s’impose :

« Je [ne vois] pas de différence entre 20 Minutes et TF1 car il n’y en a pas en théorie et je vous donne rdv dans 5 ans pour le vérifier. Il est évident que les premières années de Bouygues chez TF1 ont vu se côtoyer les J.C. Bourret, PPDA mais aussi Polac, par exemple. Tout n’est qu’une question de temps. [...] Regardez l’évolution des M6, TF1 ou RMC Info dans le temps, ce sont des médias *gratuits* donc basés sur un modèle publicitaire qui ne tolère pas l’indépendance du journaliste par nature. »

Par rapport à ce commentaire, il faut rappeler que le "business model" de la presse payante comporte depuis fort longtemps une part énorme de revenus publicitaires, source de sujétions d’intensité variable mais néanmoins bien réelle. Autrement dit, Canard enchaîné mis à part, le modèle payant actuel de la presse classique ne garantit pas à 100% l’indépendance du journaliste.

« Si nous ne réaffirmons pas rapidement le devoir d’une économie payante de la presse (papier et numérique, qu’importe), les journalistes continueront eux-mêmes à se tirer une balle dans le pied et seuls les plus aguerris ou les plus fielleux auront gain de cause. » [19]

Précisons ce dernier propos : un triomphe total des gratuits (ça en prend le chemin) risquerait d’amener (va amener ?)les journalistes d’enquête en très forte concurrence les uns avec les autres, chacun ayant son site web et vendant ses reportages comme un mercenaire isolé. Seuls les plus connus et les plus spécialisés pourraient en vivre correctement — ils en vivraient même probablement très bien. Dans l’économie Internet, il y a peu de place pour les seconds [20]. S’il s’en alarme moins, le journaliste blogueur narvic voit bel et bien ainsi l’évolution future dans son commentaire sous son propre billet Survie de la presse écrite : mode d’emploi selon Frédéric Filloux :

« L’enquête et l’approfondissement : on n’en voit pas vraiment la couleur dans 20minutes, c’est indéniable. Est-ce que ça n’est pas un mythe, ça aussi ? Et [...] ne faut-il pas carrément inventer de nouveaux modèles de financement pour le journalisme d’enquêtes qui n’a plus sa place dans les quotidiens et sur les gros sites de presse ? »

Les journalistes des agences de presse ne me semblent pas concernés par ce mouvement — sauf en cas de fusion entre agences ou de "downsizing" de l’AFP (si le Gouvernement choisissait un jour de lui retirer sa perfusion [21] en la privatisant ... [22]). Ils restent nécessaires et incontournables, car ils fournissent le contenu même de cette presse gratuite : l’info brute, autrement dit ces dépêches abondamment copiées-collées par les autres publications, que ce soit la presse papier ou les sites web.

Certes, certains sites de presse, tel le 20minutes.fr que je citais en introduction, ont pu réussir à intégrer beaucoup de contenu et de participation venant des lecteurs (UGC) et éviter la tendance dominante du "copié-collé de l’AFP". Mais ils sont très minoritaires. La meilleure preuve en est le licenciement annoncé du rédacteur-en-chef du site de 20 Minutes, Johan Hufnagel. Ce n’est pas seulement sa personnalité et sa volonté d’indépendance vis-à-vis de la rédaction papier qui étaient en cause, mais aussi une divergence stratégique sur le modèle éditorial [23].

Car en plus de deux ou trois modèles économiques chez la presse web, on peut aussi parler de deux ou trois modèles éditoriaux : pas de participation des lecteurs (sauf le vieillot courrier des lecteurs, ultra-censuré voire dirigé, comme chacun sait), commentaires sous les articles (restreints ou pas aux abonnés) et la "totale" (comm’, blogs, photos, vidéos, UGC à fond). Bien évidemment, ces modèles éditoriaux sont en partie — en partie seulement, cf l’affaire Hufnagel précitée — liés aux modèles économiques : plus c’est gratuit, plus en général on accueille la participation des internautes [24].

Pour un modèle mixte équilibré

D’autre part, on peut aussi noter qu’un historien spécialiste de la presse quotidienne française, Patrick Eveno, estime que sa mauvaise santé actuelle ne s’explique pas seulement par la préférence française pour les magazines et le recul très net des affrontements idéologico-politiques. Selon lui, l’épuration du capital des entreprises de presse après la Libération pour compromission avec l’occupant (réelle mais difficilement évitable sauf à mettre la clé sous la porte) voire collaboration, a fortement affaibli le capitalisme familial de presse français et définitivement sous-capitalisé le secteur. La nationalisation de la radio et de la télévision (l’ORTF), quant à elles, ont entraîné un sous-développement du marché publicitaire [25]. Pour Eveno, « ce sont les lecteurs, et non l’argent, qui font vivre un journal » mais, pour autant, « pas de presse libre sans rentabilité des entreprises de presse » [26].

On peut aussi se demander pourquoi refuser les recettes publicitaires, car côté Internet, c’est en train de devenir une manne, avec une croissance à deux chiffres du marché publicitaire sur Internet depuis plusieurs années, confirmée récemment [27]. Ce qui donne bon espoir quant à la validité du modèle gratuit, bien sûr mais pourrait aussi favoriser un modèle mixte abonnements-publicité. Ce modèle est d’ailleurs déjà, de facto, celui des grands journaux de la presse écrite, puisque même quand on est connecté à leurs sites web en tant qu’abonné payant pour accéder aux archives, la plupart d’entre eux maintiennent les publicités. Même Frédéric Filloux, grand partisan, donc, de la presse gratuite, estime qu’« il y a une alternative au modèle gratuit : le prix très bas, qui permet une meilleure mesure du lectorat et évite que le papier soit jeté au bout de 30 secondes » [5].

Plutôt qu’en un "business model" tranché, je me demande alors si le Graal, ici, ne consisterait pas en un équilibre entre abonnements et publicité. Et aussi en la variété des titres et des propriétaires, la diversité et la concurrence amenant chaque publication à compléter ou critiquer l’autre. Sur le premier point, si, comme l’affirment les deux spécialistes précités des médias français (P. Eveno et D. Wolton), « Internet ne prend rien en publicité aux anciens médias » [6], c’est une chance sur le long terme. Eveno en parle ainsi : « un partenariat nécessaire et un rapport de forces dangereux » [28]. Sur le deuxième point de la concentration de la presse française, sa faiblesse capitalistique est un énorme handicap, comme le rappelle Patrick Eveno (cf supra) [29].

Ethique et décollage

Conclusion personnelle et temporaire : si au regard de l’éthique journalistique (l’idéal d’une information complète et tendant à l’objectivité), Mediapart a semble t’il raison de vouloir garder un modèle payant, il n’est pas certain qu’il réussira ainsi à "décoller". Il lui faudrait alors se tourner — partiellement, certainement pas totalement — vers la publicité. Comme le font déjà les sites web des Echos et d’autres organes de presse, où même les abonnés doivent supporter sur chaque page les aggressives pub’ au format Flash.

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique
disclaimers : 1. je ne suis pas journaliste, mais gros lecteur et utilisateur (bases de données, veille, revue de presse) de presse ; 2. mon frère est journaliste "free lance"

PS : voir aussi :

  • toujours de narvic, une remarquable synthèse, orientée, certes, mais bourrée de liens de qualité : Comment internet disloque les industries de la culture et des médias, novövision 27 juin 2008. Un extrait sur la presse (mais ce billet va au-delà du seul cas de la presse) :

    « Le modèle d’avant le net s’était organisé autour de la création de filières intégrées, au sein desquelles la diffusion des contenus auprès du public, sous forme de paquets, était contrôlée par les producteurs eux-mêmes. En disloquant le paquet, on désagrège ces filières au profit d’un autre mode d’organisation.
    Ce n’est donc pas la fin des producteurs de contenu, mais celle d’une forme d’organisation de la production et de la diffusion qui ne tient plus.
    Les producteurs d’information à l’unité, qu’on toujours été les agences de presse, s’inscrivent ainsi tout naturellement dans un nouveau dispositif qui ne les remet pas en cause. Pour les "anciens journaux", la situation est tout autre [...] »

  • et les formidables bibliographies réunies sur le sujet "influence de la politique et de l’économie sur la presse" par Nicolas Hubé pour ses cours de Théories de la communication et Sociologie économique et historique des médias (Université Paris I Panthéon Sorbonne) ainsi que celle sur les Mutations de la presse (PDF) rédigée par la BNF.

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