La documentation juridique

Dernier ajout : 2 novembre.

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Faire sa thèse : ouvrages et sites utiles

Méthodes, tutoriels, guides, manuels

Jeudi 2 novembre 2017

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Ce billet est destiné à aider les doctorants à trouver les ressources les plus fiables et les plus utiles pour écrire leur thèse, toutes matières confondues.

Pour les ressources spécialisées sur les thèses en droit, voir notre autre billet Faire sa thèse de droit : méthodologie et conseils.

1. Toutes matières (ou presque)

1.1. Ouvrages [1]

1.2. Tutoriels, guides

1.3. Sur la bibliographie

1.4. Blogs (sérieux)

  • EnthèSe
    Informations sur la thèse et ressources utiles au (jeune) chercheur.
  • Les Aspects concrets de la thèse
    Contient une excellente bibliographie pour un/e chercheur/se en sciences sociales
  • Réussir sa thèse, par Emilie Doré
    Sur le plan psychologique, ce site peut aider les thésards. Il a été rédigé par une sociologue, Emilie Doré, qui a soutenu, avec succès, sa thèse en 2009. Elle est formatrice indépendante en méthodologie de la recherche. Ce n’est pas une méthode, mais un ensemble de conseils et évidemment une forme de pub pour les services de son auteur. On peut sur le site s’inscrire à une communauté, avec des tutoriels gratuits à la clé.

2. Ressources spécialisées

2.1. Thèses de droit

Voir notre billet Faire sa thèse de droit : méthodologie et conseils.

2.2. Thèses en sciences humaines et sociales (SHS)

Ouvrages

2.3. Thèses de gestion

Ouvrages

2.4. Thèses de sociologie

Ouvrages

2.5. Thèses de médecine

Ouvrages

  • Guide pratique du thésard, par Hervé Maisonneuve, 7e éd., Sanofi, Ed. Scientifiques L&C, 2012, 84 p. (PDF) (ebook gratuit)
    L’auteur est professeur de médecine et relecteur d’articles scientifiques.

Emmanuel Barthe
bibliothécaire documentaliste


Documentaliste, combien de divisions ? Un fausse question

Documentaliste : un nouveau métier, de nouveaux noms

Définition et évolution des métiers de la recherche et de la gestion de l’information et des documents

Mercredi 25 octobre 2017

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Si vous êtes pressé, allez directement au point 11. Professionnel de l'information documentation : un challenge puis à la conclusion qui peuvent servir de TL ;DR (Too Long ; Don’t Read).

Sommaire

Le 24 juin, sur la liste Juriconnexion, Jean Gasnault (La Loi des Ours) écrivait à propos de la profession de documentaliste juridique (je reprend l’essentiel) :

La quintessence de nos métiers subit une mutation rapide et profonde. Les attentes de notre clientèle, externe comme internes, évoluent à vitesse élevée et en accélération permanente.

Introduction - Où vont les documentalistes ?

Un article américain vient de mettre ce phénomène en évidence : le bibliothécaire fait face à (ou accompagne) l’évolution constante des outils de découverte ("discovery tools" : les métamoteurs des catalogues + les bases de données auxquelles une bibliothèque est abonnées) et risque de faire face à un fossé croissant avec les usagers : Fear of the end of reference, par John Hubbard, bibliothécaire à l’Université du Wisconsin, Medium.com 21 juin 2017.

Plus généralement, commerce électronique et robotisation détruisent depuis 2010 les jobs dans le secteur des services (beaucoup moins dans le secteur manufacturier). Et depuis peu, la menace vient de l’intelligence artificielle [3]. C’est, du moins aux Etats-Unis, ce que les statistiques officielles montrent [4].

Quelle est l’avenir des missions des documentalistes ? Et leur avenir tout court ?

Archimag vient de publier un article à ce sujet : le métier de documentaliste est dans le top 3 des métiers qui recrutent le moins en 2017 [5] :

« C’est ce qu’annonce le baromètre annuel des métiers et des formations publié cette semaine et comme chaque année par le site Qapa.fr, qui se base sur l’analyse des 450 000 offres d’emploi diffusées sur sa plateforme. En effet, cette profession est dans le top 3 des métiers qui recrutent le moins en France en 2017, juste derrière celui d’opérateur d’industrie textile et juste devant celui de psychologue. »

Au delà du titre déprimant de cet article d’Archimag, on y trouve des conseils de ré-écriture de son CV et d’ajustement de ses compétences qui selon J. Gasnault peuvent aider mais à mon avis ne suffisent pas. Il faut aller plus loin.

L’article d’Archimag cité par Jean Gasnault inquiète les professionnels de la documentation, j’ai pu le constater. Mais il est fondé sur une conception de la profession étroite et qui date terriblement.

Loin de moi l’idée de nier les difficultés de mes collègues actuellement en recherche d’emploi. D’autant que j’en ai fait partie.

Il faudrait toutefois nuancer ce portrait (trop) catastrophique.

1. Petites statistiques entre amis. Ou les limites du mot documentaliste et du code ROME K1601 face à la diversification des métiers et de leurs appellations

L’article d’Archimag est fondé sur les chiffres d’offres d’emploi diffusées sur Qapa. Qapa ne donne pas les sources des offres présentes sur son site mais un article des Echos [6] et un autre du Monde [7] permettent d’en avoir une idée et de commencer à les relativiser.

Concrètement selon les Echos, ce sont les offres de Pôle Emploi augmentées de celles de grandes entreprises.

Pusieurs raisons militent pour relativiser le chiffre de Qapa :

1.1. Parler comme le fait Qapa uniquement des postes intitulés "documentaliste" est extrêmement réducteur.

Voici pourquoi.

La catégorie de métiers comprenant celui de documentaliste sont ceux du code K1601 gestion de l’information dans le référentiel ROME [8].

Voici les appellations métier que j’ai trouvées fin juin 2017 dans les 288 offres disponibles sur le site de Pôle Emploi et classées sous le code ROME K1601 :

  • Gestionnaire de base de données
  • Documentaliste
  • Aide documentaliste
  • Chargée de ressources documentaires
  • Chargé de recherches
  • Bibliothécaire
  • Catalogueur
  • Adjoint du patrimoine et des bibliothèques
  • Médiathécaire
  • Agent de médiathèque
  • Ludothécaire
  • Discothécaire
  • Records manager
  • Document controller
  • Opératrice chargée de numérisation
  • Chargé d’études
  • Archiviste
  • Veilleur
  • Chargé de veille.

Le lien précité contient la liste exhaustive des appellations métier rangées par Pôle Emploi sous le code K1601 [9] (cliquez sur le + devant "Appellations métier").

On constate déjà que ce code contient des métiers que la profession considère souvent comme ceux de documentaliste, quand bien même les mots documentaliste et documentation n’y apparaissent pas : gestionnaire de bases de données et ressources documentaires, gestionnaire de documents d’entreprise, ingénieur documentaire, veilleur.

De plus, même si l’on prend tous les métiers qu’il recouvre, ce code est loin d’être en accord avec les évolutions du marché de la gestion, de la recherche et de la structuration de l’information et des documents. Déjà, la version actuelle du référentiel ROME date de 2009. Surtout, il y a, depuis le début des années 2000, énormément d’emplois ou de postes pour documentalistes un tant soit peu qualifiés, expérimentés ou fortement geeks sur les bords qui sont intitulés :

  • knowledge manager
  • knowledge officer (cas vécu personnellement)
  • responsable de la conformité
  • compliance manager
  • membre d’une cellule d’intelligence économique
  • community manager
  • webmestre (mon cas, en 2015-2016, au Bureau des technologies de l’information (BTI) du Service de documentation, des études et du rapport (SDER) de la Cour de cassation)
  • commercial chez un éditeur de logiciel documentaire ...

Regardez aussi les postes de ceux qui écrivent dans la revue de l’Association des professionnels de l’information (ADBS), I2D. Prenons le dernier numéro (n° 2 2017) :

  • Nicolas Jacquet est traffic manager (à mi-chemin entre webmestre et community manager) après avoir été assistant chef de projet documentaire. Il a fait l’ENSSIB (Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques)
  • Gonzague Chastenet de Géry est consultant et associé chez Ourouk. Il a fait un DESS Aménagement et urbanisme à Sciences-Po Paris et l’Ecole Centrale de Lyon (ingénieur fluides)
  • Guillaume Leborgne est directeur de la Transparence et de l’Open Data à la SNCF. Il a fait Sciences-Po Lille et le CELSA (une des grandes écoles de communication)
  • Philippe Goupil est consultant indépendant en gestion et architecture de l’information. Il est plus particulièrement expert en ECM et GED
  • Yann Bonnet est secrétaire général du Conseil national du numérique (CNNum). Il fut chargé du pilotage de la concertation nationale sur le numérique lancée en 2014, initiative qui a eu comme résultat la loi République numérique. Il est ingénieur de formation
  • Florence Feniou est conseillère en intelligence économique à la CCI de la région Normandie. Issue d’une formation initiale en gestion de l’information, elle a successivement exercé en tant que chargée de veille brevet dans le secteur automobile et intermédiaire du transfert de technologie transnational
  • l’auteur de cet article : j’ai principalement travaillé comme bibliothécaire documentaliste juridique mais aussi comme co-webmestre internet et intranet à la Cour de cassation. J’ai une double formation droit puis Ecole de bibliothécaires documentalistes (EBD)
  • etc.

L’Association des professionnels de l’information et de la documentation (ADBS) a publié en juillet 2013 une "cartographie" de la nébuleuse de métiers autour des ressources informationnelles (PDF). Ce document donne à voir un univers professionnel en cours de recomposition et les liens qu’entretiennent ces différents domaines d’activité.

Cette carte établie par l’ADBS permet de visualiser sept grandes familles de fonctions :

  • gestion de ressources informationnelles
  • veille-étude
  • archives et gestion de documents d’activités
  • architecture de l’information
  • communication web
  • responsable internet/responsable référencement
  • gestion des connaissances.

Voyez aussi la liste des voies de diversification empruntées par certains documentalistes et listées par ma collègue documentaliste juridique Carole Guelfucci dans un billet régulièrement mis à jour [10] :

  • « webmaster internet/intranet (ce fut mon cas à la Cour de cassation), gestion de projet web, référencement de sites web –* architecte de l’information
  • archiviste / record manager / responsable de l’archivage managérial
  • veilleur, veille juridique, veille concurrentielle, veille stratégique, veille métier
  • métier de l’intelligence économique, analyste stratégique, data analyst, e-reputation, renseignement, risk-manager
  • knowledge manager — en cabinet d’avocats, KM lawyer
  • paralegal : assiste l’avocat dans ses dossiers, effectue des recherches, rédige des documents juridiques, coordonne d’autres salariés, prépare tout type de correspondance
  • gestionnaire de bases de données, outils GED (Gestion Electronique des Documents), chef de projet
  • expert en e-procédures (RPVA, eBarreau, i-greffes, Télérecours, COMPEN, OPALEXE, A VOS ACTES)
  • éditeur d’ontologies, taxonomiste, terminologue : thésaurus, langage contrôlé, web sémantique
  • community manager (CM(
  • marketing digital : e-réputation, référencement naturel et payant, études en ligne
  • responsable communication, business development, analyste marketing, rédacteur web, journaliste
  • édition juridique (surtout pour les juristes), testeur pilote pour les éditeurs juridiques, participation à la rédaction d’ouvrages ou d’articles via la collecte des sources
  • data protection officier (DPO) (ex-correspondant Informatique et Libertés, CIL)
  • pilote ISO, contrôle de la qualité, normalisation, responsable achats, risk manager
  • enseignement de la documentation ou des techniques de recherche, formation, MOOC
  • data expert, data librarian, data analyst, data scientist
  • métiers autour de la gouvernance de l’information, chief data officer, chief digital officer
  • compliance officier
  • travailler avec une legaltech. »

Si on se place sur le terrain des diplômes et titres professionnels, même phénomène de diversification, et là encore hors de la liste des appellations retenues par le code K1601. Dernier exemple en date : au JO du 5 août 2017 est paru un arrêté validant une certification au niveau Master I d’une formation de l’Ecole de bibliothécaires documentalistes (EBD) : Manager de l’information numérique [11].

Tous ces métiers ont bien à voir avec la gestion de documents et de l’information, socle de compétence des documentalistes. Pour autant, ils ne sont pas rangés sous le code ROME K1601.

Jean Gasnault, justement, signale dans son message sur la liste Juriconnexion que de nouveaux métiers arrivent. On les trouve dans la mise à jour du fameux ouvrage de Richard Suskind Tomorrow Lawyers présenté par la Gazette du Palais.

Parmi ceux-ci, le juriste spécialiste du traitement des données (personnelles et/ou juridiques), et le CDO (chief data officier) ou DPO (data protection officer) (directement mis en évidence par l’arrivée du RGDP) — métiers en rapport proche avec les missions et les pratiques actuelles de professionnels de l’infodoc (information documentation) [12].

Sincèrement, c’est très bien comme ça et autant que ça continue : que documentaliste disparaisse de la liste des métiers en mutant ne peut qu’être positif. En effet, comme le faisait remarquer Laurent Bernat en 2003 déjà :

l’image de la profession est « un boulet, un fardeau. [...] Certes, chacun peut faire d’importants efforts pour montrer au quotidien que cette image ne correspond pas à la réalité. Il n’empêche : [...] cette image nous colle à la peau [et] nous empêche d’évoluer.
Pour avoir porté, collées à mon front, les étiquettes successives de journaliste, de documentaliste, de webmestre, d’informaticien, de consultant, de chef d’entreprise, de formateur, je peux témoigner que l’image de documentaliste est de loin la plus pénible à porter, alors même que le métier est de très loin le plus intéressant ! » [13]

Enfin, comme le notait en 2011 le consultant formateur Henri Stiller (Histen Riller), « de plus en plus de sociétés se passent d’une fonction ID explicite, surtout depuis la première décennie 2000 » [14]. En juillet 2013, Loïc Lebigre, directeur des projets métiers à l’ADBS, le disait ainsi [15] :

« Nous constatons la disparition tendancielle des centres de documentation centralisés au profit de cellules d’informations plus proches des métiers de l’organisation concernée. Les professionnels de la documentation s’intègrent à des équipes dont ils acquièrent la culture. »

L’ancien métier de documentaliste recouvre donc aujourd’hui des métiers très différents et pourtant dotés d’un socle commun : la gestion de l’information et des documents. Par gestion, on entend recherches, veille, catalogage, diffusion, communication, formation etc. J’ai bien peur que le chiffre de Qapa ignore cette diversité ...

1.2. Nous avons affaire ici à des statistiques.

Sans aller jusqu’à la célèbre citation de Churchill (« Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées »), on sait qu’en matière de chiffres, leur évolution dans le temps est plus importante que leur valeur à un instant t.

Or Qapa ne dit pas où en étaient les offres d’emploi intitulées "documentaliste" ou celles codées K1601 en 2007 avant la crise.

Qapa ne dit pas non plus si les métiers de la gestion de l’information (K1601 et autres) sont un type de métier très répandu ou très minoritaire.

Or la gestion de l’information et des documents a toujours été un type de métier rare, beaucoup moins répandu que celui de bibliothécaire du secteur public (bibliothèques municipales, BU, BNF ...). Commercial/vendeur ou secrétaire/assistante ont toujours été des métiers cent fois plus répandus que documentaliste. Donc des métiers pour lesquels il y a beaucoup plus d’offres d’emploi. CQFD !

Et si le métier de documentaliste a connu une expansion en France dans les années 80 et 90, c’est dès les années 2000 que les premiers reculs de l’emploi en documentation dans le secteur privé se sont fait sentir [16].

Enfin, ces 10 dernières années, de nombreuses formations initiales en information documentation ont fermé (DESS de Sciences Po Paris, IUT infodoc de Versailles ...). L’Ecole de Bibliothécaires Documentalistes (Institut Catholique de Paris) place néanmoins 90℅ de chacune de ses promotions en 6 mois.

Les difficultés rencontrées par la profession n’ont donc pas grand chose de neuf. En terme d’évolution récente, rien de significatif, donc. D’autant plus que, comme souligné en 1.1., Qapa réduit artificiellement la profession de l’infodoc à un de ses trois plus anciens métiers/appellations [17].

Maintenant, qu’est ce qui manque aux documentalistes actuellement en difficulté ? En répondant à cette question [18], nous allons tracer le portait des nouveaux documentalistes et des nouveaux gestionnaires des documents et de l’information qui ne portent pas ce titre mais dont le métier en dérive directement et qui ont souvent eu au départ une formation de documentaliste.

2. L’atout de la double compétence

Ce qui aide grandement — et je l’ai vérifié plusieurs fois — c’est d’avoir de bonnes connaissances dans le domaine de la structure qui vous emploie. D’être vu en quelque sorte comme un "membre du club". Peu importe qu’on ait acquis cette deuxième corde à son arc par une formation initiale ou continue ou par expérience. Peu importe qu’on ne maîtrise que les notions de base, car c’est d’abord le vocabulaire et l’emboîtement des concepts qui comptent. Le même besoin existe chez les autres métiers travaillant sur l’information, par exemple les spécialistes de l’intelligence économique (IE) [19].

C’est là un deux axes d’apport de valeur ajoutée que Henri Stiller avait repérés en 2011 :

« la compréhension des besoins propres au métier de l’entreprise. Donc soit une double formation science de l’ID ET domaine principal de l’entreprise ; soit une interpénétration de compétences par immersion. »

La bibliothèque, la documentation, la veille, la gestion de bases de données, le KM ont longtemps souffert en silence de l’absence de compétence matière des spécialistes de l’information [20]. Particulièrement en France, pays retardataire dans les métiers de la gestion de l’information et du document. Un pays où les bibliothécaires du secteur public ont été accaparés pendant un siècle et demi par le catalogage des fonds des religieux et des nobles confisqués après la Révolution. Et où le développement des bibliothèques d’entreprise/centres de documentation, a attendu la fin des années 70 [21].

Ce manque de culture métier des "doc" est illustré par le fait que depuis les années 90, beaucoup d’entreprises de taille importante ne passent plus d’annonce pour recruter des professionnels de l’infodoc car elles trouvent leurs documentalistes, intranet managers et autres veilleurs en interne. Elles recyclent assistantes, scientifiques, parfois même commerciaux dans ces fonctions.

Mais ce qui manque souvent à ces professionnels, c’est la passion du partage de l’information et le souci de préserver celle-ci. D’autant s’ils considèrent souvent ce poste comme inférieur au "vrai".

3. Beaucoup plus diplômés

Comme nous l’avons vu avec les auteurs d’articles dans la revue de l’ADBS, le niveau et le nombre de diplômes des spécialistes de la recherche et de la gestion de documents et de l’information s’est considérablement élevé. Dans les années 80, on trouvait du travail avec un simple diplôme de documentation. Plus maintenant.

Ce phénomène ne recouvre que partiellement le précédent. Ce n’est pas forcément du tout le second diplôme qui donne la compétence dans le domaine de l’entreprise. Ainsi, on voit depuis une vingtaine d’années des professionnels combiner deux diplômes en sciences de l’information, le second étant de niveau plus élevé (un Master après un DUT) voire plus prestigieux.

4. More IT ! Ou la nécessaire triple compétence

Les documentalistes payent donc aujourd’hui leur splendide isolement. Mais aussi le refus d’une partie d’entre eux, autrefois majoritaire, aujourd’hui minoritaire, de se créer une culture informatique. Il s’agit de maîtriser un savoir à mi-chemin entre celui du professionnel ou du lecteur utilisateur et celui de l’informaticien développeur.

Actuellement, concrètement, cela veut dire : être capable de coder correctement une page web en HTML et en XML, d’avoir monté son propre site web, d’améliorer le classement d’un site web dans les moteurs de recherche (les bases du SEO), de mieux maîtriser la suite Office de Microsoft que les secrétaires et assistantes, particulièrement Word, Excel et Outlook, d’avoir de très bonnes notions de l’organisation d’Internet (ICANN, nom de domaine, hébergement ...), de maîtriser le copier-coller des seuls caractères (celui qui fait sauter toute la mise en page), de savoir ce qu’est ASCII et Unicode, de connaître plusieurs applications de veille ...

Bien sûr, l’enseignement dans les les écoles des sciences de l’information à changé : on apprend le XML et à monter rapidement un site web avec un CMS standard [22] ... Il n’empêche, il reste des progrès à faire [23].

5. Travailler avec l’intelligence artificielle

Les documentalistes devront travailler avec et les applications issues de l’intelligence artificielle. En documentation juridique, par exemple, certains s’y préparent déjà. Ils suivent les avancées du secteur depuis 2013-2014, les décryptent, testent les applications de manière critique et intègrent leurs avantages en matière de recherche et de veille.

Pourquoi limité-je les apports de l’IA à la recherche et la veille ? Tout simplement parce que je suis le dossier de l’IA en droit depuis fin 2014. Et que mon évaluation de ce qu’on peut voir ou lire de Supra Legem, Predictice et Case Law Analytics, les trois progiciels utilisant le machine learning pour le droit français, comme de ROSS, l’IA de droit américain des faillites, montre que ce sont des super-moteurs de recherche et, au mieux, de l’aveu même de leurs concepteurs, des outils d’aide à la décision. Et non des cerveaux artificiels [24].

Veille et recherche sont les domaines d’expertise du documentaliste. Les moteurs de recherche, qu’ils soient ceux de Google, Bing, Qwant (un affilié de Bing) ou ceux de Lamyline, Infogreffe ... il les connaît. Le job des documentalistes et al. inclue désormais la détection et l’évaluation des progrès que le machine learning apporte dans ces domaines et le conseil en choix des sources (en IA, les données sont plus importantes que les algorithmes). Et au-delà selon les compétences.

Il s’agit pour mes collègues et moi de travailler comme nous le faisons depuis l’arrivée des ordinateurs : avec la machine (et ses données) et non à côté de la machine. Pour plus de détails, je renvoie à l’article que j’ai publié sur ce blog, "Intelligence artificielle" en droit : derrière la "hype", la réalité, et notamment sa partie sur l’impact prévisible des "IA" sur les jeunes collaborateurs, stagiaires, paralegal et documentalistes juridiques.

Faut-il aller jusqu’à intégrer les métiers de data analyst, data scientist ou data manager au périmètre de l’infodoc ? C’est ce que propose le magazine Archimag dans le 2ème baromètre de son observatoire sur l’emploi et les compétences (PDF, juin 2016), mais personnellement j’hésite car le niveau en mathématiques et programmation est tel que les profils embauchés sont le plus souvent ceux d’informaticiens et de mathématiciens. Une petite place est cependant à prendre pour les originaires du secteur de l’infodoc : elle se situe à mon avis dans la recherche et la sélection des sources de données, les fameux "data sets".

Quant à ce qu’un documentaliste apporte en plus d’un robot, s’il faut vraiment le préciser, une partie de la réponse — une partie seulement — réside dans un commentaire d’une bibliothécaire documentaliste juridique américaine [25] :

« L’IA est itérative et continuera à s’améliorer, mais elle ne sait pas grand chose du facteur qu’est le contexte de la question posée ni comment le gérer. Pour que l’IA soit utile dans des recherches complexes (et non juste des recherches sur références bibliographiques) dans la plupart des structures juridiques, j’estime qu’elle aura besoin d’apports significatifs en savoir interne. Il est déjà difficile de faire correctement (voire de faire tout court) du KM. Comment alors allons nous documenter le savoir historique de la structure de manière à ce qu’un robot puisse correctement l’interpréter et l’appliquer ? Ce qui est saisi ne constitue pas réellement la totalité de la requête que l’on entre dans une machine : il y a bien plus de choses à préciser pour que la machine puisse fournir une réponse. »

6. Formateur obligé

Le/la documentaliste est obligé d’être un formateur et de réussir dans cette tâche. Sans cela, les nouveaux outils de lecture, de recherche et de veille qu’il/elle doit installer ne seront pas ou sous-utilisés. Autant dire des dépenses inutiles.

Vous me direz : mais pourquoi ne pas confier cette tâche à l’éditeur de l’outil ? Oui, on peut. Mais la qualité des formateurs des éditeurs est très inégale. Et ils ne maîtrisent pas la culture de la structure [26]. Si donc on fait former ses utilisateurs, encore faut-il savoir soi-même former pour évaluer les formateurs puis organiser et contrôler ces formations.

Autre problème avec la formation par les formateurs des éditeurs : ils sont là pour deux heures au maximum et puis s’en vont. Comme la plupart des services d’assistance ne peuvent répondre immédiatement à une question d’un utilisateur, c’est le documentaliste qui traite donc ces questions.

Enfin, l’expérience montre que lorsqu’un utilisateur a une difficulté, une formation express en 5 mn est bien acceptée et retenue. Qui peut la donner ? Qui sent si elle va "passer" ? Je vous laisse répondre.

7. Devenir un communiquant

Il s’agit aussi de maîtriser les codes de la communication.

7.1. Communication écrite : savoir rédiger, résumer et synthétiser et non simplement cataloguer (de bonnes connaissances en catalogage restent nécessaires). De ce point de vue, alimenter un blog ou avoir l’habitude de présenter sommairement par mail les résultats d’une recherche ou de sa veille est extrêmement utile.

7.2. Mais aussi communication orale : savoir mettre en valeur son interlocuteur, savoir reformuler ce que le lecteur/utilisateur/client interne recherche pour améliorer les résultats de cette recherche, savoir animer une formation etc.

7.3. Ne pas oublier la vidéo et les réseaux sociaux : enregistrer et poster une vidéo sur Youtube est aujourd’hui un mode de communication comme un autre. Une maîtrise de la communication sur les autres réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram ...) est une compétence annexe valorisée du documentaliste et le community management (CM) [27] (animation de communautés autour d’une marque/entreprise/produit sur les réseaux sociaux et les forums) est devenue un vrai débouché pour la profession. On retrouve dans ce métier trois caractéristiques importantes de celui de documentaliste : la veille, la rédaction de contenu [28], une forte intermédiation, avec une forme de représentation des clients/utilisateurs, une façon de relayer leurs demandes.

8. Team work

Ne pas oublier le travail en équipe, en réseau et le carnet d’adresses.

Par exemple, et dans la logique de la compétence en communication évoquée plus haut, il est à mes yeux normal de travailler avec le service de communication : l’avertir au plus vite de ce qui pourrait, dans le panorama de presse à sortir, le concerner, former ses membres aux nouvelles bases de données pouvant les intéresser etc. Avec le directeur financier, préparer les budgets et les négociations avec les éditeurs et les diffuseurs de bases de données. Informer le DRH sur les réformes en droit social ou lui fournir un outil de veille en ce domaine, parfois faire des recherches pour lui et le DAF.

Par ailleurs, trop de documentalistes ne connaissent que très peu de leurs collègues une fois sortis de leur structure. Ou uniquement des collègues dans leur domaine — et non dans d’autres domaines afin de combler leurs lacunes. Trop peu twittent.

Je dois dire que pour se former au travail en équipe, faire partie d’une association comme responsable d’un groupe de travail ou membre du conseil d’administration, apporte beaucoup.

9. Management n’est pas un gros mot

Il s’agit de maîtriser des techniques de management, de gestion et de direction : gestion de projet, bonnes notions de comptabilité (lecture d’un bilan et d’un compte de résultat, compréhension de ce qu’est une provision, un investissement ou un EBE ...), techniques de reporting, tenue d’un budget etc.

En effet, beaucoup d’entre les professionnels de l’information et du document ont à gérer une unité ou un service, de petite taille généralement certes mais quand même.

Ils ont aussi à justifier les coûts de leur service, à négocier et discuter des budgets et des embauche avec des directeurs financiers et RH.

10. Se former sans attendre qu’on le fasse pour soi

Toutes ces nouvelles compétences, le documentaliste / bibliothécaire / veilleur ne les obtiendra pas par son employeur. Des formations en informatique, de formateur ou de webmestre, par exemple, existent dans les catalogues des organismes de formation. Mais des versions adaptées aux spécificités et aux besoins des professionnels de l’information, ça, c’est très rare — j’ai testé pour vous : même à l’ADBS [29], beaucoup de ces formations sont assurées par des non "doc". De plus, encore faut-il que l’employeur accepte de consacrer un peu de sa trésorerie (très précieuse en temps de crise) à former quelqu’un faisant un métier très rare dans sa structure et demandant des formations très inhabituelles. Enfin, n’oubliez pas que les crédits de formation ont été divisés par deux avec la nouvelle loi il y a quelques années.

A quelques rares exceptions près, le professionnel de l’information et des documents devra s’auto-former, en assistant à des journées professionnelles, en essayant de tirer profit des nombreux tutoriels disponibles sur le Web et en testant les nombreuses applications et méthodes proposées sur les blogs et comptes Twitter de professionnels indépendants/consultants [30]. Autant le dire clairement : il/elle devra prendre sur son temps personnel. A moins qu’il/elle réussisse à négocier avec son employeur — qui a naturellement tendance à mettre la priorité sur les urgences quotidiennes —, un temps hebdomadaire pour la mise à jour de ses connaissances. Attention : 1h30 par semaine est un minimum, en dessous ça ne sert à rien.

11. Professionnel de l’information documentation : un challenge

Vous l’avez compris : documentaliste — ou ce qu’on appelle encore ainsi — n’est pas (ou plus) un métier de tout repos. C’est un métier où l’on doit :

  • posséder un double diplôme ou amasser assez de connaissances pour faire comme si
  • répondre en urgence (délai moyen 1h [31]), tout en réussissant là où les bases de données professionnelles et Google ont échoué et en donnant des résultats si possible exhaustifs
  • posséder un réseau professionnel de densité supérieure à celle des utilisateurs, afin de pouvoir les aider
  • connaître les moindres bugs des produits des éditeurs au moins aussi bien que leur assistance, idéalement mieux qu’eux
  • négocier avec des commerciaux rompus à ça et généralement en position de force (oligopole). Mission impossible ? Non : on y arrive en faisant appel à une meilleure maîtrise de leurs propres produits et au travail d’équipe avec le directeur financier
  • démontrer des compétences de formateur, d’informaticien — y compris en machine learning — voire de développeur, de spécialiste de la com’ et de webmestre. Franchement, est-ce qu’on attend d’un juriste, d’un commercial ou d’un cadre supérieur qu’il se comporte comme un informaticien ou un formateur ? Non. Eh bien, les recherchistes et gestionnaires d’information, si.

Un exemple de cette multiplicité de compétences, c’est le job chez Sindup (éditeur d’une plateforme de veille) de Valentina Erhel. Voici comment elle décrit son travail sur son compte LinkedIn :

« Documentaliste "multitâches", je jongle entre gestion de l’information, community management, CRM, social selling, veille, communication ... sur fond de plateforme de veille (Sindup) et de communauté de veilleurs (www.veille-connect.fr) »

Le métier a été très longtemps considéré comme relativement facile voire tranquille par une part minoritaire mais non négligeable des étudiants en école de documentation. Ce fut vrai pour certains postes. C’est devenu totalement faux.

Comme les documentalistes traînent une réputation de vieille dame avec un crayon dans le chignon (euh ... ça c’est une caricature de bibliothécaire à l’ancienne, pas une documentaliste), remettons les pendules à l’heure : la période ou *certains* jobs en documentation étaient "cool" est close depuis longtemps.

Cela fait vingt ans qu’Internet a obligé les professionnels de l’infodoc à hausser le niveau. C’est devenu un métier passionnant mais exigeant. Ce n’est plus vraiment un job de reconversion idéal pour des gens ayant fait des études littéraires, de langues étrangères ou d’histoire sans débouché.

Conclusion ?

Pour conclure, je pense que les professionnels de la gestion de l’information et des documents [32] ne sont plus protégés par leur (autrefois nécessaire et incontournable) intermédiation en matière de livres et de bases de données aux fonctionnalités de recherche ésotériques. La maîtrise des techniques documentaires reste nécessaire mais elle doit aujourd’hui être croisée et fertilisée par d’autres compétences, à commencer par une forte compétence dans le domaine de la structure qui les emploie et une appétence pour l’informatique et la com’. Ce que Henri Stiller appelle la valeur ajoutée des professionnels de l’infodoc.

Pour reprendre la formule reprise de Pierre Dac et forgée en 2003 par Laurent Bernat : « Les documentalistes ont l’avenir devant eux (elles), mais ils (elles) l’auront dans le dos chaque fois qu’ils (elles) feront demi-tour ».

Personnellement, j’irai plus loin :

Les documentalistes traditionnels sont en train pour certains de disparaître et pour d’autres de muter. Tant pis ou plutôt tant mieux. C’est de celles et ceux ayant muté dont a besoin notre société de l’information et des réseaux informatiques.

Vous pouvez continuer à m’appeler bibliothécaire documentaliste ou documentaliste tout court. Mais je préférerais recherchiste (en québécois) ou researcher (en anglais) [33], auquel il faut ajouter gestionnaire d’information (plutôt que bibliothécaire [34]) et veilleur. Ça peut aussi être spécialiste des données, dans le cadre de l’Open data et de l’IA. Et accolez-y ma spécialité, le droit : recherchiste veilleur juridique.

Emmanuel Barthe
licence en droit, faculté de droit de Sceaux
diplôme de l’Ecole de Bibliothécaires Documentalistes


Veille sur la veille : ma liste de ressources

Samedi 2 septembre 2017

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Récemment (fin juillet 2017), Adeline Lory (First Éco, Pôle Documentation) a publié sur son compte LinkedIn une liste sélective des blogs (ou plutôt newsletters) métiers qu’elle lit, pour maintenir à jour ses connaissances à jour en infodoc, veille, intelligence économique ... En février 2017, Christophe Deschamps avait déjà mis à jour la sienne.

Je reprend son idée et vous présente la mienne, sachant qu’elle est assez proche de celles précitées. À part Archimag, ou de nombreux articles sont à accès réservé, tous les blogs, newsletters et comptes Twitter ou Scoop.it cités infra sont entièrement gratuits :

  • Outils Froids, par Christophe Deschamps, donc. Extrêmement riche (parfois trop pour moi) avec de temps en temps des tests remarquables qui "lancent" un produit dans la communauté des veilleurs
  • Keep it simple, par Bryan Coder. Ce jeune consultant formateur est un as des fonctions avancées des applications de veille et de recherche courantes comme Google, LinkedIn, Twitter, RSS ...
  • Les Outils de la Veille, par Fidel Navamuel. Très riche et commenté
  • Recherche Eveillée, par Béatrice Foenix-Riou, ancienne de FLA Consultants, passée indépendante. Des trucs de recherche et de veille précieux, des interviews de professionnels
  • Euresis, par Pierre-Yves Debliquy. Les réflexions parfois iconoclastes mais toujours très pertinentes et orientées pratique d’un grand professionnel de la recherche et de l’intelligence économique
  • Actulligence, par Frédéric Martinet. Consultant et formateur en veille, il publie très peu, mais souvent des scoops sinon des billets très réfléchis et très "francs du collier"
  • le compte Scoop.it RSS Circus et le compte Slideshare de Serge Courrier. Consultant et formateur, il est le spécialiste incontesté des fils RSS en France
  • le compte Twitter de FLA Consultants
  • Archimag : le site web du magazine
  • EchosDoc : une sélection de liens hebdomadaire en bibliothèque et documentation
  • liste de discussion Juriconnexion : ce forum a pour sujets documentation juridique, bases de données juridiques et données publiques juridiques
  • compte Twitter de Stéphane Cottin, un des fondateurs d’une documentation juridique française fortement informatisée et raisonnée.

Emmanuel Barthe
bibliothécaire documentaliste juridique, veilleur, formateur


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