L’édition juridique

Dernier ajout : 11 juillet.

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Enquêtes de satisfaction : les éditeurs juridiques à l’écoute de leurs clients ?

Pourquoi ces enquêtes ? Comment les améliorer ?

Lundi 20 septembre 2004

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Enquête de satisfaction auprès des abonnés, entretien non directif avec les clients, veille des commerciaux sur la liste de discussion Juriconnexion, test produit avec un petit groupe de clients ... Dans l’édition juridiques, depuis les années 2000, les enquêtes se multiplient. Les dernières en date de 2003 et 2004 : le call-center de Lamy [1], les Petites affiches [2], les cédéroms Navis de Francis Lefebvre [3], les JCP G et E (Semaine juridique éditions Générale et Entreprise du JurisClasseur) [4].

Les éditeurs juridiques se sont apparemment rendus compte que certains de leurs produits, nouveaux (cf cédérom Navis version 4), anciens (cf JCP G et E) ou rénovés mais il y a déjà longtemps (cf Petites affiches), y compris des produits phares [5], ne "collaient" pas tout à fait ou plus complètement aux besoins de leurs abonnés/clients ou prospects. C’est une attitude relativement nouvelle dans le monde assez traditionnaliste de l’édition juridique que de chercher à répondre aux besoins en évolution des clients. On ne peut, sur le principe, qu’en féliciter les éditeurs.

L’évolution des besoins des clients, elle, est bien plus ancienne : elle date des années 80, époque de l’avénement des grands cabinets de droit des affaires sur la place de Paris. Ces grands cabinets (50 avocats et plus) regroupent alors la documentation en une seule "bibliothèque" (au sens logique et non physique du terme) gérée par un ou des professionnels de la documentation. Avec les avocats, notamment sous le contrôle des associés responsables de la Documentation, les documentalistes font alors leur travail de sélectionneur sur des abonnements jusqu’ici reconduits sans interrogations chaque année : suppression d’abonnements en doublons ou peu utilisés, évaluation régulière de l’intérêt de tel ou tel abonnement, arbitrages pour acheter/s’abonner ou pas en fonction d’un budget de documentation annuel, passage par l’intermédiaire d’un libraire pour les commandes (avec souplesse, livraison gratuite et remise à la clé). Côté directions juridiques d’entreprises, rationalisation et dynamisation sont également passées par là.

Je ne suis pas certain que les éditeurs aient immédiatement discerné cette évolution vers un marché avec peu de croissance du côté des juristes professionnels, davantage de concurrence, et des clients un peu plus mobiles et surtout plus exigeants. En tant que documentaliste juridique depuis 10 ans en cabinet d’avocats, j’ai eu très souvent le sentiment, à mes débuts, de parler aux éditeurs de leurs produits sans être entendu. Ce sentiment, devenu rare, n’a cependant pas disparu. En revanche, la plupart aujourd’hui ont compris, la vogue des enquêtes en témoignent. Certains ont même commencé tôt : je pense aux Editions législatives, à Francis Lefebvre, aux Petites affiches aussi. Les éditeurs juridiques semblent écouter — enfin — leurs clients. Mais en tirent-ils toutes les conclusions ?

Car, encore faut-il que ces enquêtes ne servent pas de prétexte. En effet, d’une part, les professionnels de la communication savent bien qu’il suffit, pour aboutir à certaines conclusions, de poser certaines questions, de les tourner d’une certaine manière ou encore d’interroger telle catégorie d’utilisateurs et pas telle autre... D’autre part, de nombreuses enquêtes ne mènent pas à des changements significatifs. Enfin, des enquêtes internationales — alors que le marché est français — ne riment pas à grand’ chose. Il faut dire que chez les grands groupes d’édition multinationaux, les stratégies ne se décident plus en France.

Il importe dès lors, à mon sens :

  • de préparer chaque enquête avec les utilisateurs de tous types : avocats, juristes, notaires, documentalistes, stagiaires juristes, étudiants en droit, cadres d’entreprise, et même assistantes et grand public dans certains cas. En effet, de nombreuses enquêtes, une fois lancées (trop tard ...), s’avèrent trop longues à remplir (cf ci-dessous), peu compréhensibles ou encore elles n’abordent pas les sujets attendus par les clients. A cet égard, le prix est un sujet quasiment jamais abordé, alors que c’est un critère d’achat
  • de la faire la plus courte possible : papier 2 pages et 10 mn maximum, entretien en tête à tête 1/2h maximum, entretien téléphonique 1/4h maximum. Juste un exemple : je viens de recevoir, en deux semaines, quatre enquêtes (1 sur Navis, 3 sur les revues du JurisClasseur), chacune deux 4 pages et prenant au minimum 1/2 heure à remplir. Dans ces conditions, il n’est pas certain que j’ai le temps de les remplir toutes à temps...
  • d’y inclure ou de la compléter par des entretiens oraux non directifs, où les aspects non prévus et les affects et susceptibilités puissent s’exprimer
  • et surtout, d’en tirer bel et bien les conséquences, si possible assez rapidement (un délai de 6 mois me semble un maximum) pour que les utilisateurs sentent bien que leur parole a été réellement prise en compte.

En bref, si le client est désormais entendu, voire écouté, je ne crois pas qu’on puisse dire pour autant, comme dans le secteur des biens de grande consommation, que "le client est roi" [6].

On m’objectera que certains éditeurs justifient leur refus de produire tel ou tel type d’ouvrage par la faiblesse de la demande. A mon sens, il s’agit plutôt d’une faible rentabilité, qui s’avère autant le fait de l’offre que de la demande (cf supra). Mais il faut reconnaître que l’étroitesse du marché de l’édition juridique française et l’attachement au papier des utilisateurs gênent ou empêchent l’apparition de certains produits novateurs. On pense notamment à des ouvrages électroniques de type e-book au format PDF ou à des licences intranets simples et abordables [7].

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


La place de la doctrine sur le Net

Les revues juridiques en ligne valent-elles leurs homologues papier ?

Vendredi 10 septembre 2004

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Sur la liste Juriconnexion, Jérôme Julien, juriste en entreprise, écrivait en 2003, à propos des revues électroniques :

« Il faudrait qu’il y ait un comité éditorial ayant déjà une certaine autorité. [...] Pour l’instant il n’existe pas d’équivalent électronique mis à part droit21.com sauf erreur de ma part. » (message du 21 mars 2003)

Et si ! Celui — québecois certes — de Lex Electronica. Ils ont même un comité scientifique. Idem pour Juriscom : comité éditorial et comité scientifique.

« De plus les auteurs sont souvent méfiants par rapport à des revues récentes. »

Méfiants peut-être, mais quand ils n’ont pas le choix, de grands auteurs n’hésitent pas : ils font le saut. Ainsi, insuffisamment rentable semble t-il au format papier, le perfectionnisme du spécialiste des procédures collectives, le professeur Bernard Soinne a migré sur le Web avec son site payant Jurisoinne. La mise à jour de facto de son Traité des procédures collective de 1995 est uniquement disponible en ligne sur Jurisoinne. C’est là un des avantages indéniables des revues juridiques en ligne : même avec une équipe de permanents à plein temps, leurs coûts restent inférieurs à ceux des revues papier, et les sites web sont particulièrement bien adaptés à des toute petites publications, particulièrement si on les met à jour avec un logiciel de gestion de contenu (CMS).

Et puis, ne vaut-il pas mieux publier en ligne plutôt que de ne pas publier du tout ? On peut ici citer Victor Hugo : "De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !" On peut aussi faire remarquer que la force des éditeurs papier traditionnels — et donc de leurs revues — réside dans les réseaux qu’ils ont créés avec leurs auteurs et plus encore leurs directeurs de collection. Si pareils réseaux étaient créés au sein des revues électroniques, ils "doperaient" l’audience et la réputation ces revues. Mais les réseaux en place autour des revues papier luttent pour préserver leur influence, c’est normal.

Concernant les auteurs par rapport aux revues électroniques, je citerai simplement Marie Lebert, traductrice et aussi auteur sur le Net, dans la conclusion de l’édition 2003 de son "Livre 010101" (également disponible au format livre numérique PDF] :
« Il semblerait que le système en place oublie trop souvent que ce sont les auteurs qui font les livres. Nombre d’entre eux se plaignent à juste titre d’être les parents pauvres de l’édition, ce qui est tout de même un comble. A l’heure de l’internet, il serait grand temps que les auteurs prennent leur destin en main, sans plus se laisser impressionner par tous ceux pour lesquels le livre ne sera jamais qu’un produit dégageant un profit. L’internet et les technologies numériques offrent de nouveaux outils, et des possibilités de diffusion sans précédent. Reste à créer de nouvelles structures pour l’édition et la distribution, en évitant de copier les anciennes. »

« Internet est un mode de publication récent. L’antériorité des revues est un gage de fiabilité et permet aussi d’asseoir l’autorité d’un auteur. Il faudrait que les éditeurs réfléchissent au moyen de rééquilibrer ce déficit. »

Le message en réponse de Sylvain Mulard, sur la liste Juriconnexion, ne disait en fait pas autre chose, bien que ce fut sur le mode la bouteille à moitié pleine au lieu de la bouteille à moitié vide : « La publication papier restera la référence, la publication numérique intervenant en plus. Elle devrait permettre une publication plus facile (littérature grise etc.), spécialement pour les jeunes chercheurs qui ont peu ou pas accès aux revues traditionnelles. »

J’irais un peu plus loin : des juristes qui publient sur Juriscom, Droit & Nouvelles Technologies, Lex Electronica, la RAJF ou David Taté Site juridique ont bel et bien assis leur autorité : Lionel Thoumyre, Eric Caprioli, Pierre-Emmanuel Moyse, David Taté. Des revues papier aussi prestigieuses que la Semaine juridique (JCP) ou le Recueil Dalloz, des ouvrages aussi importants que le Lamy droit de l’informatique (par la plume de son directeur Lionel Costes, dans une newsletter Lamyline Reflex de mai 2004) citent maintenant Juriscom et de fait, les grandes revues en droit de l’Internet sont maintenant aussi, voire plus nombreuses en ligne qu’en papier.

L’antériorité, un gage de fiabilité ? Tout ce qui est antérieur est-il automatiquement fiable ? Je ne suis pas sûr que beaucoup de scientifiques approuveraient pareille proposition. Et puis, des articles de doctrine très moyens, on en voit aussi dans des revues anciennes. Surtout dans notre époque qui ne se donne plus le temps de la ré-flexion (ré-fléchir = revenir en arrière).

Selon mon expérience de documentaliste-juriste, ce qui fait la fiabilité d’une revue, c’est du travail, de la rigueur et un refus des compromis les plus dangereux, tout simplement. Juste un exemple : à mon avis personnel, les Petites Affiches il y a quelques 15 ans ne valaient pas grand’ chose sur le plan doctrinal. Mais depuis un peu plus de 10 ans, ils ont parié sur de jeunes auteurs même pas encore adoubés (étudiants en DESS, doctorants, ATER, chargés de cours, mais pratiquement pas de
professeurs) et sur des matières peu ou pas traitées alors, notamment l’environnement, l’urbanisme et plus récemment la concurrence et le droit des NTIC. [8]

Certains objecteront qu’avec leur activité de journal d’annonces légales, ils ne risquaient pas grand’ chose à prendre un tel risque. Certes. Pourtant, aujourd’hui, n’importe quelle bibliothèque juridique un tant soit peu étoffée garde l’intégralité des P.A. mais pas la collection de leur "collègue" Les Annonces de la Seine : comment expliquer cela autrement que par la qualité du contenu, qualité d’ailleurs corroborée par le critère, classique en matière d’évaluation de la qualité d’une publication scientifique, du nombre de citations des articles des P.A.

Pourtant, une évolution comme celle des Petites Affiches est rarissime. Alors, tout comme en sciences, on est obligé le plus souvent de passer par les éditeurs traditionnels, à la fois parce que les réseaux d’influence fonctionnent ainsi et parce qu’on est flatté de se voir édité sur papier (votre serviteur lui aussi :-), dans une revue au nom prestigieux et qui — surtout — vous ouvrira des portes. Pour tout scientifique, la publication dans une revue papier connue est un moyen essentiel pour l’avancement de sa carrière.

Alors, si ce ne sont pas les éditeurs, les revues électroniques pures vont-elles rééquilibrer ce déficit ? Pas évident, puisque justement on les tient en marge du pouvoir et que les auteurs s’en méfient : cercle vicieux... Concrètement, pour pouvoir réunir un comité éditorial, il faut pouvoir faire miroiter à ses futurs membres un gain, un intérêt... Sur ce sujet, voir notamment Jean Claude Guédon : "A l’ombre d’Oldenburg : Bibliothécaires, chercheurs scientifiques, maisons d’édition et le contrôle des publications scientifiques", 23 mai 2001

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


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