L’édition juridique

Dernier ajout : 13 juillet.

Derniers articles

Francis Lefebvre rachète Dalloz

La concentration continue dans l’édition juridique française

Mardi 28 juin 2005

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Le rachat

Les Echos du 23 juin 2005 [1] annoncent la vente de l’éditeur juridique Dalloz aux éditions Francis Lefebvre — plus précisément à leur holding les Editions Lefebvre Sarrut (RCS de Lefebvre Sarrut).

Selon l’article, Dalloz (RCS de Dalloz) réalise un chiffre d’affaires 2004 de 48 millions d’euros. Pour Francis Lefebvre (RCS des EFL), sur les 215 millions d’euros de chiffre d’affaires réalisés l’an dernier par le groupe, 148 millions l’ont été dans l’édition juridique en France.

A qui le tour ?

Le moyen mange le petit. Qui mangera le moyen ?

Les clients et acheteurs de documentation juridiques doivent prendre conscience que la concentration des éditeurs juridiques — et ses conséquences — n’est pas finie. Elle n’aura des chances raisonnables de prendre fin que lorsqu’il ne restera plus que quelques acteurs en France, tous des groupes internationaux. D’ici là, à moins que le modèle économique du secteur ne soit l’objet d’une révolution, une épée de Damoclès restera au dessus des têtes des derniers indépendants.

Etat des lieux

  • Wolters Kluwer [2] France a racheté : Lamy (1989), le Journal des notaires et des avocats (JNA), Dalian, Liaisons sociales, Annonces et Formalités Légales et trois éditeurs de logiciels de gestion de cabinet d’avocats (Ciceron, Héliaste et Clior) [3]
  • LexisNexis (branche presse et juridique du groupe Reed Elsevier), nouveau nom du JurisClasseur (lui-même ex-Editions techniques), possède en France : Litec, la Documentation organique (D.O), Infolib, le Bottin administratif
  • Lefebvre Sarrut, avant de racheter Dalloz, avait racheté les Editions Législatives en 1999. D’autres filiales, y compris à l’étranger où le concept des Mémentos pratiques a été exporté, existent : trois sociétés de formation, dont Francis Lefebvre Formation et Elegia, la filiale formation des Editions Législatives, et Lefebvre Software (logiciels comptable, de paie et de gestion des RH). [mise à jour au 5 février 2009 : voir la structure du groupe sur le site des EFL]
  • le groupe Editions juridiques associées (EJA)-Petites affiches (PA) : les PA et les EJA ont des participations croisées l’une dans l’autre. Les Petites affiches, groupe familial s’appuyant sur la SSII éditoriale Jouve, ont racheté LGDJ-Montchrestien, Defrénois, Joly, Gualino, la Gazette du Palais. Ils ont aussi lancé le portail Lextenso
  • le groupe Thomson possède Transactive, éditeur du Doctrinal et de la revue Concurrences
  • restent indépendants :
    • le Groupe Revue fiduciaire (voir le commentaire de son directeur général sur la politique du Groupe RF)
    • Economica, qui publie des traités peu nombreux mais en général d’excellente qualité
    • des éditeurs de petite et moyenne tailles plutôt tournés vers les particuliers et dirigés par leur fondateur : Maxima (Laurent Dumesnil), le Puits fleuri (Emile Guchet), L’Harmattan (Denis Pryen) ...

Pourquoi la concentration continuera

Les éditeurs juridiques français indépendants ne semblent pas suffisamment gros pour être hors de portée de rachats futurs. Et ils sont possédés par des familles. Or on constate que les héritiers des familles fondatrices de PME ont tendance à vendre. Enfin, les autorités de la concurrence semblent avoir tendance à ne pas considérer l’édition juridique comme un marché et trois acteurs ne représentent qu’un oligopole, pas un monopole. Il y a donc peu de chances pour que la concentration s’arrête avant ce stade ultime.

Autonomie ou intégration ?

On peut espérer que la filiale Dalloz et surtout sa rédaction [4] conserveront leur autonomie. A long terme, cependant, le risque de disparition de facto existe : des maisons rachetées dans les années 90 ne sont plus, aujourd’hui, que des marques.

[Mise à jour au 21 septembre 2005] Livres Hebdo publie en septembre 2005 son dossier annuel consacré à l’édition juridique, titré "Droit : une année charnière". L’article principal s’intéresse surtout à deux éditeurs : Dalloz et Francis Lefebvre. Une interview de Jean-Baptiste Bleu, président du comité exécutif de la holding Lefebvre Sarrut, nous informe des raisons qui ont conduit les éditions Francis Lefebvre à envisager la prise de contrôle de Dalloz et des modalités de l’intégration de ce dernier. On y apprend notammant que l’idée d’un grand portail juridique regroupant le fonds éditorial de Dalloz, des éditions Francis Lefebvre et des éditions Législatives n’est pas à exclure. L’intégration de Dalloz à Francis Lefebvre, au moins celle de son contenu numérique, est donc clairement une possibilité.

Emmanuel Barthe


Peu de thèses en ligne, très peu publiées chez les éditeurs, et les meilleures sont très difficiles à faire reproduire

Libérer la diffusion des thèses en droit

Le travail méritoire de l’ANRT et de l’ABES sur theses.fr est une aide réelle mais ne change pas grand’ chose au problème

Samedi 11 juin 2005

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[attention ! : cet article date de 2005 et décrit une situation qui a beaucoup évolué depuis fin 2015. Voir notre autre article : Ou trouver des thèses de droit disponibles sur Internet]

Les thèses : une mine d’or sous-évaluée

Les thèses, en droit, sont des mines d’information ultra-spécialisées. Elles peuvent certes être trop théoriques pour les professionnels du droit, ou de qualité inégale. L’autre reproche qui leur est souvent fait par les praticiens est de ne pas être à jour. En effet, ce ne sont pas des traités mis à jour tous les 2-3 ans, cas après tout assez rare chez les livres de droit. Le plus gênant, à mes yeux, serait plutôt que lorsqu’elle paraît en version imprimée chez un éditeur — la thèse est donc considérée de qualité —, c’est un à deux ans après sa soutenance ...

Mais elles sont parfois l’*unique ressource* sur un point de droit difficile [5]. Même si elles ne sont pas seules à traiter certains points à la mode, elles le traitent plus en détail et offrent une bibliographie sans équivalent qui fait gagner beaucoup de temps dans la recherche.

Les thèses primées sont le plus souvent publiées, à la LGDJ (collections Bibliothèque de droit privé, Bibliothèque de droit public, etc.), Litec (LexisNexis) ou, moins souvent, chez Dalloz ou Economica [6]. Avec le temps et la carrière de leurs auteurs, certaines acquièrent un quasi-statut de traité de référence.

Le catalogue collectif universitaire SUDOC permet de les retrouver et de voir si sur un point une thèse a été soutenue et où. Le Fichier central des thèses (FCT, Université Paris X Nanterre) permet, lui, de chercher les thèses en cours, sans pour autant avoir de fonction de veille. Mais pour les consulter, surtout hors bibliothèque, ou les acheter, les choses se corsent. Car très peu sont publiées, et même celles publiées ne deviennent, le plus souvent, célèbres voire incontournables qu’après épuisement du tirage.

Les Universités devraient publier plus de thèses

On trouve souvent des thèses lorsqu’on interroge le SUDOC. Mais dans 99% des cas, elles ne sont ni disponibles en téléchargement sur Internet, ni publiées par l’Atelier national de reproduction des thèses (voir infra) ni publiées chez un éditeur.

D’après le rapport rendu en 2004 par la société Six et Dix au ministère de l’Education nationale (Sous-direction des bibliothèques et de la documentation) :
« La mise en œuvre du dispositif national de diffusion des thèses par voie électronique, initié [sic] fin 2001 peut être caractérisé par quelques éléments clés qui expliquent l’impossibilité de le maintenir en l’état : Deux chiffres d’abord illustrent ce problème :
Environ 360 thèses seulement, issues de ce dispositif, sont aujourd’hui diffusées par voie électronique, et ceci bien qu’une quinzaine d’établissements se soient aujourd’hui engagées dans cette voie. L’Université Lyon 2 représente à elle seule 75% de cette diffusion » (p. 4) [7].

Certes, des étudiants postent leur thèse sur leur site web personnel ou un site collectif, et certains sont sélectionnés pour être publiés sur le site de leur formation universitaire [8]. Mais il s’agit là d’une *infime minorité*. Et les formations universitaires exigent souvent une note de 13 ou 14/20 minimum pour publier une thèse. [9]
[Mise à jour au 20 janvier 2007 : la diffusion des thèses sur le web par les institutions a tout de même un peu progressé : voir la masse de thèses sur Cyberthèses (Université Lyon II) : 889 thèses de 200 à 2006, toutes matières confondues, dont 18 en droit.]

Pourtant, bien d’autres thèses peuvent avoir de l’intérêt, comme nous l’avons expliqué supra. Et les juristes professionnels sont parfaitement capables de dire si une publication est pertinente et de qualité pour leur dossier. In fine, rien n’empêcherait vraiment, à côté des sélections existantes, de publier en numérique sur le Web (gratuit ou payant) toute la production d’une Université.

Certes, faire produire les étudiants selon un format numérique unifié, facile à traiter, est difficile et peut nécessiter plusieurs modèles selon les matières. Problème de logiciels installés sur l’odinateur de l’étudiant, de table des matières n’utilisant pas le plan ou les styles Word, de collecte des fichiers, etc. Des chaînes de traitement numériques cohérentes et systématiques sont, le plus souvent, encore à installer. Mais imposer aux étudiants en thèse des normes de production — dont ils bénéficieront — ne devrait pas être une tâche insurmontable. Il est notamment parfaitement possible de leur demander de rédiger sous un logiciel de traitement de texte libre comme celui d’OpenOffice.org et de les former à cela en une heure : notes de bas de page, plan, renvois, styles. Certaines formations le font déjà. Pour une vue d’ensemble, voir :

  • Numérisation des thèses de doctorat par Jean-Charles Houpier (SCD UHP Nancy I), une liste (tenue à jour) de ressources et projets en matière de thèses électroniques (notamment les plateformes de dépôt et de diffusion des thèses)
  • très instructive et pratique, la synthèse de Marie-Claude Deboin [10], présente le dispositif de diffusion en France des thèses par voie électronique aménagé en 2005 par le Ministère. Elle décrit les différentes étapes qui précèdent et accompagnent la soutenance d’une thèse et présente les principales chaînes de traitement et les principaux répertoires français ou francophones de thèses électroniques
  • [mise à jour au 19 janvier 2010 : depuis fin 2007, existe le système STAR (Signalement des thèses électroniques, archivage et recherche) utile à tous les établissements universitaires ayant choisi, aux termes de l’arrêté du 7 août 2006 relatif aux thèses [11], l’abandon du dépôt papier au profit du dépôt de la thèse électronique. STAR est très peu utilisé (à peine plus de 1200 dépôts cumulés au total depuis juin 2008) mais monte doucement en régime depuis l’année 2009.]

Il semble, pour l’heure, que le ministère de l’Education nationale, confronté au manque de moyens et aux choix individuels et divergents des Universités, ait renoncé à leur imposer une démarche unifiée et contraignante. Pour l’instant, les rapports et circulaires du ministère sont très prudents et cherchent essentiellement à « [obliger] au dépôt électronique de la thèse avec ses métadonnées » et à unifier les formats sur XML et PDF. Le ministère se limite donc à recommander, inciter ou suggérer [12].

C’est ainsi que l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (ABES, responsable des catalogue et portail SUDOC) appuie la rédaction d’une norme AFNOR de création de thèses numériques. Une première version — la "recommandation TEF" (Thèses Electroniques Françaises) --- est disponible depuis mai 2005 [13].

Dès lors, il serait extrêmement utile à la communauté des juristes de publier la plupart des thèses et de laisser les lecteurs faire le travail de sélection. Ils en sont largement capables.

L’Atelier national de reproduction des thèses : intérêt ...

J’écrivais plus haut que la plupart des thèses ne sont pas disponibles à l’Atelier national de reproduction des thèses (ANRT). L’ANRT devrait être une chance pour les juristes. Mais son catalogue ne remplira hélas pleinement sa mission que dans 10 ans au moins ...

Selon la page sur l’ANRT du site de l’Université Lille III :
« L’Atelier National de Reproduction des Thèses a été créé à Lille en 1971. La convention du 14 octobre 1985 entre la Direction de l’Enseignement supérieur du ministère de l’Education nationale et l’Université Lille III dont il est un service commun, a défini explicitement ses missions :

  • la reproduction des thèses en lettres, sciences humaines, juridiques, politiques et sociales sur support micrographique et la diffusion institutionnelle devant les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel. Le décret de 2001 élargit cette mission à la diffusion électronique des thèses soutenues dans les universités régionales
  • la reproduction et la diffusion commerciale des thèses sur support papier avec l’autorisation de l’auteur proposée par le service "Thèse à la carte" depuis 1996 ou à la demande d’éditeurs
  • la réédition d’ouvrages anciens appartenant au domaine public. »

L’Atelier reproduit donc — service payant — les thèses d’Etat en lettres, sciences humaines, arts et droit (droit pénal, droit privé, droit public) soutenues dans les universités françaises depuis 1971 :

  • en offset de 1971 à 1984
  • sous forme de microfiches de 1983 — et surtout de 1985 — à 1996. Diffusées, sous la même forme, aux bibliothèques publiques et universitaires qui peuvent les commander au format papier
  • depuis septembre 1996, les ouvrages reproduits sont numérisés et donc "ré-imprimables".

Son site donne accès à son catalogue :

Pour plus de détails sur les produits et catalogues de l’ANRT, voir la page Présentation de l’ANRT sur le propre site de celui-ci.

L’Atelier national de reproduction des thèses : ... et limites

Oui, mais ... Mais, pour respecter le droit d’auteur et suivant les directives données par le ministère, l’ANRT ne reproduit que les seules thèses postérieures à septembre 1996, date à partir de laquelle il est systématiquement demandé aux auteurs une autorisation de reproduction. Et comme, au bout de six mois, un thésard a changé de coordonnées, on n’est pas remonté dans le temps.

C’est bien dommage, car les thèses qui font autorité sont celles des thésards devenus enseignants, comme le professeur Sirinelli (thèse Paris II 1985). Ces thèses-là, évidemment, datent souvent d’avant septembre 1996. Dès lors, deux cas :

  • soit la thèse convoitée est disponible pour le prêt entre bibliothèques (PEB) (nombre d’exemplaires suffisant ou thèse peu demandée)
  • soit la thèse n’est pas disponible pour le PEB et il faut alors se rendre dans une bibliothèque municipale ou universitaire, leur demander de commander une reproduction sur microfiche à l’ANRT, attendre la réception par la bibliothèque, puis que la bibliothèque en fasse une version imprimée, et enfin emprunter la thèse reproduite.

Délais ? 7-8 jours dans le premier cas et dans l’autre deux semaines, délai minimum incompressible — et normal vu la procédure. Autant dire hors délai dans les deux cas pour un professionnel.

Serait-il possible pour l’ANRT, au moins pour les auteurs connus (avocats, enseignants) de les contacter pour leur demander cette autorisation ? Retrouver leurs coordonnées et les contacter par un mailing pourrait être une tâche ponctuelle, pas trop difficile et extrêmement utile pour la communauté juridique et documentaire. Ou bien faudra t-il attendre dix ans ou plus, le temps que les récents thésards — dont la majorité, on peut l’espérer, auront signé une autorisation de reproduction [mise à jour au 29 janvier 2009 : pour l’instant, hélas, il n’est pas réaliste d’espérer cela] — deviennent professeurs ?

Une meilleure diffusion des thèses est entre les mains des Universités, de l’ANRT et de leur autorité de tutelle, le ministère de l’Education nationale. Elle bénéficierait à tous : lecteurs, juristes, chercheurs, et d’abord aux auteurs eux-mêmes, à l’orée de leur carrière. Organiser et développer un circuit de la thèse électronique est une des réponses. [mise à jour au 29 décembre 2012 : La mise en place de ce circuit est en cours. Par exemple, Paris XI a rendu obligatoire le dépôt électronique de la thèse à partir du 1er janvier 2011. Une réponse, hélas très partielle pour les raisons données dans la mise à jour de ce billet (voir supra).]

Les thésards sont des auteurs, des auteurs qui ont besoin d’être connus. Et le plus cher désir d’un auteur universitaire n’est il pas d’être lu ? Dans une société de l’information, cela devrait être le cas ... En tout cas, en mathématiques et informatique, (pratiquement) toutes les thèses sont obligatoirement publiées sur HAL-TEL.

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique

Mise à jour au 19 janvier 2010 : la situation décrite supra n’a guère changé. Commentaires d’Isabelle et Franck (liste Juriconnexion) :

« En droit, cela avance à petits pas, mais des programmes se mettent en place ... Reste que qu’un certain nombre de thèses ne seront pas mises en ligne à disposition de tous, quand bien même elles auraient été réalisées sous format électronique. Le doctorant peut s’opposer à une parution de ce type, par exemple s’il a des assurances de voir sa thèse publiée sous format papier par un grand éditeur. Dans ce cas, on revient à la situation actuelle, avec une diffusion de la thèse dans la bibliothèque rattachée à l’université de soutenance.

Les [principaux] obstacles [à une mise en ligne des thèses] :

  • hostilité des enseignants à l’égard d’une procédure inspirée des sciences dures
  • attentisme des auteurs soucieux d’une publication commerciale [Pourtant, seul un très faible pourcentage des thèses en droit est publié par les éditeurs. Et, dans 99% des cas, leurs ventes ne dépasse pas quelques centaines d’exemplaires]
  • crainte du plagiat
  • longs délais de mise en place des procédures internes à l’Université
  • ampleur des formations à mettre en place
  • durée du cycle de conception d’une thèse (3 ans). »

Mise à jour au 29 décembre 2012 :

  • le lancement en 2011 du site theses.fr, qui ne stocke pas mais recense les thèses soutenues, facilitant ainsi grandement leur repérage, n’a pas fondamentalement changé la situation. Ce billet rédigé en juin 2005 reste donc d’actualité
  • voir aussi la discussion sur la liste Juriconnexion entre Jean, Stéphane et nous-même.]

Mise à jour au 7 avril 2015 : le verrou fondamental [14] demeure : les meilleures thèses sont un instrument d’échange dans la carrière universitaire et ne sont donc pas publiées gratuitement en ligne. Ce qui n’empêche pas des exceptions, notamment celle des thèses des étudiants étrangers faisant leurs études de droit en France — et n’ayant donc pas d’ambition universitaire en France.


Plusieurs dizaines de nouvelles revues juridiques en 2004-2005 : une véritable guerre des revues

Créer de nouvelles revues juridiques : un outil pour fidéliser clients ... et auteurs

Mais qu’en pensent les lecteurs ?

Jeudi 2 juin 2005

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Depuis maintenant une dizaine d’années, les grands éditeurs juridiques lancent leurs efforts dans deux directions :

  • monter, enrichir et faire adopter les versions en ligne de leurs fonds papier et cédéroms, et d’abord leurs ouvrages à mise à jour et revues
  • créer de nouvelles revues, toujours de nouvelles revues, chacune accolée à l’ouvrage à mise à jour sur la même matière et lui tenant plus ou moins lieu de bulletin de mise à jour.

Après un inventaire rapide du phénomène, peut-être faudrait il chercher ses raisons côté éditeur et voir ce qu’en pensent les utilisateurs ...

La guerre des revues

C’est ainsi qu’en 2004-2005, plus de trente nouvelles revues juridiques auraient été lancées [15] et que deux revues de droit français de la concurrence sont nées quasiment en même temps (voir notre article Revues en droit de la concurrence : un paysage très concurrentiel). On pourrait citer aussi, dans un style très différent, Culture Droit.

Il me semble que c’est le JurisClasseur (devenu LexisNexis SA) qui a lancé le mouvement, il y a environ 12 ans [16]. LexisNexis en est maintenant à 28 revues spécialisées. Lamy, Francis Lefebvre et la LGDJ ont suivi le mouvement, de manière nettement plus lente et modérée.

Mais pas si modérée ces derniers temps (2004-2005) pour l’éditeur du groupe Wolters-Kluwer. Lamy cherche à combler son retard sur LexisNexis. Fin 2004, début 2005, il vient de créer, coup sur coup :

L’an dernier également, les EJA-LGDJ ont lancé avec audace une nouvelle revue trimestrielle, la Revue des contrats (RDC). Celle-ci couvre un secteur sur lequel aucun titre ne s’était jusqu’ici spécialisé, malgré son intérêt évident pour la pratique du droit des affaires. Autre originalité, elle organise chaque année un colloque de haute tenue scientifique ... et gratuit.

Ne pas oublier l’outsider Lexbase, qui certes, ne sort ses revues qu’au seul format électronique, mais s’est quand même lancé avec ses revues Lexbase Hebdo.

Des effets sur les revues

La "guerre des revues juridiques" se traduit aussi par des changements de maquette, chose très inhabituelle dans le monde des revues juridiques françaises jusqu’à la mi-années 90. On a ainsi vu les revues mensuelles de LexisNexis changer de maquette en 2004. Fin du premier trimestre 2005, c’est le tour des diverses éditions de la Semaine juridique (JCP), suite au sondage mené par l’éditeur. Résultat : une mise en page plus aérée, donc plus claire et plus lisible, une nouvelle police de caractères, le tout faisant peser à la maquette de la Revue Lamy Droit des affaires, en un petit peu plus aéré toutefois. Mais on perd le sommaire sur la page de couverture, ce qui ne facilite pas la recherche dans les derniers mois en papier, seul moyen, bien souvent, pour retrouver un arrêt vaguement décrit et impossible à retrouver sur base de données ...

Autre effet de cette rivalité des éditeurs : les sondages et enquêtes sur les avis et attentes des lecteurs deviennent beaucoup plus fréquents [17]. Le dernier en date, précité, était celui de LexisNexis pour ses JCP.

Du point de vue de l’éditeur : quelles raisons pour multiplier les revues ?

Du point de vue de l’éditeur, il me semble qu’il peut y avoir plusieurs raisons pour lancer des nouvelles revues en nombre jusqu’à couvrir tous les domaines du droit où travaille l’éditeur :

  • fidéliser le client déjà abonné à un ouvrage à mise à jour
  • recruter de nouveaux auteurs et fidéliser les auteurs existants. Chacun sait que pour faire carrière, les universitaires et chercheurs sont largement évalués et promus en fonction de leurs publications, notamment du prestige des revues où paraissent leurs articles de doctrine, commentaires et notes de jurisprudence [18]. De plus en plus de revues flattent leurs auteurs en publiant leurs photos et en organisant des colloques — dont ils vendent les actes, bien sûr. Ainsi, pour l’auteur de l’étude parue dans chaque numéro du JCP, LexisNexis publie sa photo en noir et blanc en tête de l’article et, depuis leur nouvelle maquette d’avril 2005, jusque sur la couverture. La nouvelle maquette du JCP présente également, bien en évidence en page 2 de couverture, une rubrique "’Les auteurs de la semaine", à droite de l’"ours". S’attacher des auteurs, notamment les nouveaux professeurs et maîtres de conférences qui "montent" et si possible les "vedettes", fait partie intégrante et stratégique du métier d’éditeur
  • une stratégie commerciale. Notamment faire pièce à un éditeur concurrent : depuis une dizaine d’années, cela a été de toute évidence un des axes de la politique du JurisClasseur face à Lamy (depuis le début des années 90 et aujourd’hui encore, certes de manière moins nette), puis à partir des années 2000 de Lamy face à LexisNexis (ex-JurisClasseur). L’offre de Lamy en matière de revues ne couvrait pas assez de matières. Je pense par exemple à la propriété intellectuelle et les NTIC, où certes le Bulletin d’actualité du Lamy informatique fit figure de précurseur, notamment en publiant les Cahiers de l’ADIJ, mais le format d’une telle publication était devenu clairement dépassé face au développement du droit de l’informatique et d’Internet et le lancement en 2000 par le JurisClasseur de Communication commerce électronique (CCE). Une stratégie commerciale, ça peut aussi consister à attaquer une niche étroite et peu traitée. Le Bulletin du patrimoine et des sociétés civiles (BPAT) de Francis Lefebvre ressort de cette stratégie-là. La Revue des contrats de la LGDJ (groupe EJA-Petites Affiches) ressort aussi en partie de cette stratégie, elle participe aussi à mon avis de la consolidation, voire constitution d’un vivier d’auteurs, puisque le comité scientifique et les responsables de rubriques de la RDC comptent parmi les meilleurs auteurs universitaires
  • augmenter les revenus. En effet, soit elles sont lancées en solo (un nouvel abonnement séparé ; exemple : le Bulletin du patrimoine et des sociétés civiles, précité, de Francis Lefebvre), soit au début, les revues sont gratuites, comprises dans l’abonnement à l’ouvrage à mise à jour (cas — pour l’instant ? — de la Revue Lamy droit de l’immatériel), puis elles deviennent un abonnement séparé et payant (cas des revues mensuelles du JurisClasseur)
  • permettre une sorte de mise à jour, plus rapide que les mises à jour proprement dites, des fascicules/études des ouvrages à mise à jour. L’idée est d’ailleurs passée du papier au en ligne : l’incorporation des revues dans les platesformes en ligne des éditeurs — à condition qu’elles contiennent les tout derniers numéros — permet de faire une là aussi sorte de mise à jour par des liens vers les articles sur les réformes législatives et les jurisprudences. Là, Francis Lefebvre, avec les Revues de jurisprudence fiscale (RJF)et de jurisprudence sociale (RJS) sur ses cédéroms Navis, fut un précurseur.

Le point de vue de l’utilisateur : plus mitigé

Le point de vue de l’utilisateur est bien sûr un peu différent :

  • imposer une nouvelle revue dans les habitudes — les réflexes devrais-je dire — des juristes prend du temps, beaucoup de temps. On peut dire, 10 ans environ après, qu’un certain nombre de celles du JurisClasseur font maintenant partie de leurs paysage : Contrats concurrence consommation (CCC) ou Procédures — notamment parce qu’elles bouchaient un quasi-vide en la matière — en sont les meilleurs exemples. La revue Droit des sociétés, en revanche, a plus de mal face au Bulletin Joly Sociétés, son concurrent direct lui aussi mensuel. Idem Travail et protection sociale, qui doit faire face à la RJS [mise à jour au 1er janvier 2006 : la situation de Travail et protection sociale était telle qu’à la rentrée de septembre 2005, LexisNexis l’a carrément remplacé par une nouvelle édition de sa revue phare, le JCP [19], créant ainsi la Semaine juridique sociale (JCP S).]
  • la veille juridique s’améliore : plus d’informations, plus vite [20]
  • les coûts augmentent aussi, surtout si on désire tout lire, ce qui surtout est la tendance des moyens et grands cabinets
  • chez les abonnés aux revues de plusieurs éditeurs, une certaine redondance menace, les nouvelles revues mensuelles cherchant à coller au plus près à l’actualité et commentant souvent pour la moitié de leur pagination les mêmes arrêts, et pour leur parties Actualité, les mêmes réformes. Ce côté doublon est d’autant plus net si l’utilisateur est abonné aux newsletters juridiques par e-mail des mêmes éditeurs (Dalloz Actualité, BRDA en ligne, Dépêches du JurisClasseur, newsletter Lamyline Reflex, newsletters des Editions Législatives). Précisons toutefois que si le BRDA en ligne ne fait que publier avec deux semaines d’avance ce qu’on retrouvera ensuite dans la version papier, Dalloz Actualité, en revanche, ne se retrouve pas entièrement dans les actualités du Recueil Dalloz (et vice-versa)
  • les utilisateurs ont du mal à suivre [21] et, à part quelques jeunes courageux et quelques un(e)s étroitement spécialisés (propriété intellectuelle par exemple), plébiscitent en pratique les revues juridiques *généralistes* que sont le BRDA, les JCP G et E et le recueil Dalloz (la Revue Lamy Droit des affaires n’a jusqu’ici pas réussi vraiment à s’imposer dans le coeur des juristes et avocats). De manière similaire, le documentaliste juridique essaie parfois de survoler les sommaires, et finit par renoncer
  • lire un article, grâce à un lien hypertexte, pour mettre à jour un ouvrage à mise à jour, du point de vue du juriste utilisateur, c’est bien, et même beaucoup mieux que de devoir faire soi-même la recherche. Toutefois, une mise à jour du corps de l’étude plus fréquente permet un gain très net en temps et en pertinence des informations net par rapport à la lecture de l’article. On ne peut donc pas qualifier un lien vers un article ou une brève de véritable mise à jour
  • les matières moins rentables — droit des personnes, procédure, pénal (i.e. hors fiscal, social et droit des affaires) — sont, à part quelques exceptions chez Lamy et LexisNexis [22] de LexisNexis, et quelques tentatives de Dalloz, sont très peu concernées par ces lancements de nouveaux titres de revues.

En conclusion : une belle bagarre entre Lamy et LexisNexis, un accroissement très important du volume d’informations en droit des affaires, tant mieux pour la veille, un peu dommage pour le recul, la synthèse et la réflexion. Mais après tout, c’est un peu le style de notre époque ...

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


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