L’édition juridique

Dernier ajout : 6 décembre.

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Les grands éditeurs juridiques se diversifient : comment et pourquoi

Veille juridique, GED, KM, logiciels de gestion de cabinet d’avocats, services informatiques ...

Mercredi 30 janvier 2008

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Les formes de la diversification des grands éditeurs

Les grands éditeurs juridiques cherchent à se diversifier. Non contents de racheter de nombreux éditeurs juridiques nationaux dans le monde entier [1], ils rachètent des sociétés dans des domaines connexes à l’édition, des produits de gestion de savoir ou de documents à base d’informatique :

  • veille. Ainsi, le groupe Thomson [2], en fait sa filiale West, a racheté en 2005 l’éditeur américain Netscan, spécialisé dans la fourniture de services de veille juridique. Selon la Dépêche du GFII n° 577 : « Les grands éditeurs juridiques "de référence" sont aujourd’hui à la recherche de cette dimension "veille" qui n’était pas dans leurs savoir-faire classiques. » Chez les concurrents de Thomson, les acquisitions ou nouveaux produits 2005 ne sont pas spécifiquement juridiques, mais peuvent servir dans les grands cabinets de juristes/avocats d’affaires. Factiva a ainsi lancé en 2005 Factiva Insight Reputation Intelligence et LexisNexis un produit MarketImpact. Les trois autres annonces 2005 de LexisNexis (CopyGuard, KnowYourCustomer et Accurint, ce dernier uniquement centré sur les petites sociétés américaines) recouvraient « des innovations moins complexes mais illustrant de nouvelles facettes des services de veille » [3]. Et en décembre 2006, LexisNexis a racheté l’éditeur français de logiciels de veille avancée Datops. Dans ces produits à valeur ajoutée, ces éditeurs réutilisent leurs gigantesques bases de données presse et d’information financière en leur incorporant une valeur d’usage de veille grâce aux compétences de sociétés spécialisées qu’ils ont rachetées [4] ou avec lesquelles ils sont en partenariat [5]. Ces produits semblent toutefois plus adaptés au marché américain qu’aux marchés nationaux des pays européens, surtout dans le secteur juridique. Rien n’indique, par exemple, qu’ils aient accès à la majorité des quotidiens locaux français. Pas d’annonce chez Wolters Kluwer à notre connaissance, en tout cas récemment
  • applications de knowledge management (gestion du savoir, KM). Sur ce point, si l’on s’en tient à la véritable définition du KM et aux principes du KM qu’ont définis les professionnels de ce secteur [6], beaucoup de discours et peu de réalisations concrètes de la part des éditeurs. En fait, leurs produits ressortissent essentiellement du "content management" (CM) et du workflow ou de la GED [7], et non du KM. Les produits des filiales américaines des grands éditeurs juridiques sont en effet essentiellement des solutions logicielles pour portail intranet ou GED : on intègre les fils d’information et accès aux bases de données de l’éditeur et l’accès aux contenus internes de la structure indexés par un moteur de recherche [8]. Les filiales françaises semblent, elles, en être pour l’instant au niveau des déclarations d’intention et des annonces marketing. En effet, si LexisNexis France invite à des présentations de son offre KM, il ne s’agit que de sa base de données de presse
  • bases de données d’informations sur les sociétés et les personnes, et de gestion du risque commercial et financier : aux Etats-Unis, ce sont les produits de Thomson Financial et le rachat de Seinsint par LexisNexis
  • GED (scan, OCR, ...). En France, c’est le groupe Petites Affiches (PA, Defrénois, LGDJ, etc.) qui est le plus engagé dans ce secteur puisqu’il possède Jouve, véritable imprimeur numérique et société de services informatiques au service des autres éditeurs
  • moteur de recherche, notamment en language naturel. La filiale Elite du groupe Thomson produit West km, une soi-disant "solution de KM" pour avocats/juristes, en fait un moteur de recherche évolué qui indexe et cherche à la fois les bases de données de WestLaw *et* les documents présents sur le réseau interne du Cabinet
  • logiciels de gestion de cabinet d’avocat. C’est ainsi que Lamy a racheté il y a plusieurs années Cicéron, n° 1 des logiciels de gestion de cabinet d’avocats sur le marché français, après avoir acquis auparavant Héliaste (pour les petits cabinets). Voir aussi Logiciels pour avocats, quelles nouveautés ?, mai 2004, sur le site du Village de la Justice. Dans le monde anglo-saxon, Thomson a acquis en 2003 Elite, l’éditeur du logiciel de gestion/comptabilité de cabinet du même nom
  • logiciels de gestion de contrats. En rachetant Legisoft en 1997, le JurisClasseur a acquis le logiciel de rédaction d’actes PolyActe. PolyActe est aujourd’hui intégrable dans le logiciel Polyoffice, où il est combiné avec le logiciel de gestion de cabinet Polygestion. Le tout étant vendu par Infolib, filiale de LexisNexis France. Et Cicéron est vendu avec la bibliothèque d’actes (pas le logiciel) de PolyActe ...
  • services informatiques, et même vente — accessoire certes — de matériel informatique. C’est ainsi que la filiale Infolib [9] de LexisNexis SA (ex-JurisClasseur), se met en 2005 à vendre aux cabinets de notaires et d’avocats de l’audit de sécurité informatique (encart publicitaire dans le JCP G du 9 février 2005). Aux Etats-Unis, Thomson West annonce le 31 janvier 2005 le lancement commercial de services d’hébergement informatique, en s’appuyant sur le nouveau "data center" qu’ils viennent de monter dans le Minnesota [10]. De manière accessoire, Cicéron, la filale de Lamy décrite supra peut servir d’intermédiaire pour acheter des ordinateurs, et LexisNexis SA, pour promouvoir la version en ligne du produit de sa filiale Documentation organique (D.O.), offrait quasiment, début 2005, un portable aux nouveaux abonnés
  • et même le conseil en management et en marketing pour cabinet d’avocats ainsi que la mesure de leurs performances. Le rachat aux Etats-Unis de la célèbre société de consultants pour avocats Hildebrandt par Thomson en janvier 2005 est une première. L’éventuelle perte d’indépendance du consultant inquiète certains experts du domaine [11]. Les cabinets d’avocats américains peuvent aussi s’inquiéter du rachat par LexisNexis de Redwood Analytics, un éditeur de logiciels servant à analyser les performances économiques et financières des cabinets d’avocats et à les étalonner ("benchmarking") par rapport aux performances des cabinets concurrents [12].

Ces domaines se rajoutent à une diversification plus ancienne : la formation (séminaires etc.), tout particulièrement sur l’actualité juridique, les réformes législatives et leur application. Par exemple, Elegia n’est autre que le département formation des Editions Législatives, le JurisClasseur et Dalloz organisent depuis longtemps chacun ses journées d’études, Lamy ses matinées et journées-débats et Francis Lefebvre s’y est mis plus récemment.

Vers un guichet de services incontournable et omniprésent ?

Il ne me semble guère étonnant que les grands éditeurs sortent de leur métier traditionnel et surtout de cette manière. Ce sont de grandes multinationales, toujours à la recherche d’activités émergeantes proches de leur métier de base et appelées a priori à un bel avenir. Ces activités doivent leur permettraient de maintenir ou d’augmenter des rendements financiers élevés, sans pour autant prendre trop de risques.

Ici, il s’agit d’investir dans des activités connexes de l’édition juridique et servant les juristes, qui sont déjà par ailleurs leurs clients, sans pour autant sortir trop nettement du secteur de l’information et du marché juridique. En effet, en matière d’investissement, pour une entreprise, la diversification dans d’autres secteurs que son métier de base (conglomérat) n’est plus à la mode, notamment parce que se concentrer sur le coeur de métier favorise la lisibilité de la stratégie de l’entreprise par la communauté financière (actionnaires de l’éditeur, investisseurs potentiels, analystes financiers et journalistes économiques) et permet par conséquent de vérifier plus facilement son efficacité.

Il s’agit aussi pour les éditeurs, c’est certain, de vendre leurs contenus traditionnels (ouvrages et revues) à travers d’autres contenants, notamment logiciels et sites web, qui, de plus en plus, seront les interfaces à travers lesquelles les juristes accéderont à l’information. Une idée que l’on retrouve également, concernant les services juridiques des entreprises, en conclusion d’une enquête de Legiteam réalisée en février 2004 (Services juridiques et besoins informatiques). La brochure publicitaire pour les services d’Infolib insérée dans la Semaine juridique édition Entreprise (JCP E) du 8 septembre 2005 est explicite : dans la « Liste des fonctionnalité PolyOffice » page 5, la fonctionnalité citée en première position est l’« accès direct possible à l’intégralité de la documentation juridique LexisNexis (CD-ROM et Internet) ».

A cet égard, les éditeurs ont toujours "tourné autour" des grands moteurs de recherche, sans pour autant jamais en racheter, mais en nouant des partenariats (la technologie du norvégien FAST (ex-moteur de All the Web) équipe Scirus, le portail/moteur de recherche d’Elsevier, depuis son lancement en 2001), Reed Elsevier a négocié [13] avec Google un accord de partage de revenus, en fait une somme à verser par Google pour payer l’éditeur du trafic (et donc des revenus publicitaires que Google va toucher) que Google dégage grâce aux sites à contenu de Reed Elsevier, principalement ScienceDirect (il semble d’après Rafat Ali (PaidContent.org) que cet accord soit en liaison avec le projet Google Print d’indexation par Google de contenus hors ligne).

On voit aussi Lamy (groupe Wolters-Kluwer [14]) proposer une version intégrée à Cicéron et à Héliaste du Guide des professions juridiques du JNA (le "Guide vert" en 2 volumes). Les éditeurs redoutent en effet que le logiciel de gestion devienne l’application principale de travail des avocats. Ils veulent donc en faire une porte vers leurs produits numériques. C’est une raison similaire qui fait que LexisNexis propose pour sa banque de données de presse un "builder" : autrement dit, une application qui permet de créer un portail intranet personnalisé pour les produits auxquels le cabinet est abonné.

Plus largement, ce mouvement de diversification confirme que les grands groupes d’éditeurs juridiques cherchent à construire un seul produit multifonctions, quasi-protéiforme, qui assiste les juristes en tout dans le cadre d’une économie de l’information, à être leur fournisseur omniprésent pour tout ce qui est information, documentation, rédaction, savoir et informatique, de manière à devenir incontournable. Dans certains cas, il semble qu’on emboîte les produits, autrement dit qu’on lie plusieurs offres [15], de manière à justifier des hausses de prix très élevées. En tout cas, ça y ressemble fortement. Le meilleur exemple de cette approche tant commerciale que produit est la toute dernière (janvier 2007) gamme de LexisNexis, Total Practice, annoncée par un communiqué (ce lien est actif, lui ... [16]) du 3 janvier 2007. Je cite (traduction par nos soins) :

« la société, au début un fournisseur de solutions de recherche puis maintenant offrant une gamme complète de produits et services [17] qui aident les cabinets d’avocats à réussir dans tous les domaines de leur pratique professionnelle. »

Voici une liste (incomplète) de gammes de produits — et non pas services — vendus par LexisNexis selon son site Total practice :

« développement de la clientèle ("business development"), gestion de la relation client ("client relationship management", CRM), annuaires ("directory listings"), outils de marketing Internet, recherche « exhaustive » (!) [18], informations sur les sociétés et les personnes, outils de rédaction de document et de vérification des citations, alertes web et e-mail, stockage de données, sauvegarde et récupération de données, gestion électronique de documents (GED) et « outils de collaboration » (intranets collaboratifs, en clair), gestion des dossiers et workflow, formulaires, outils de workflow pour le contentieux, agenda de contentieux et fourniture d’arrêts, « e-discovery solutions » (pas d’équivalent en droit français de cette procédure typiquement anglo-saxonne), dépôt de requête au tribunal et d’assignation (« filing and service » : un service assuré en France surtout par les avoués et les huissiers) »

Quid, alors, du métier de base des grands éditeurs, l’édition ? Il reste certes enfoui au coeur de leurs métiers, mais n’auraient ils pas intérêt à se recentrer sur leur métier de base — ou un autre ? Le "refocusing" [19] est une stratégie souvent défendue par les analystes financiers et mise en pratique par les grands managers pour créer plus de valeur, mais qui peut aussi se justifier par des raisons de qualité de la production de base. De ce point de vue, il est remarquable que chacun des cinq grands éditeurs juridiques français (Lamy, LexisNexis, Dalloz, Francis Lefebvre, Editions Législatives), bien que tendant à traiter toutes les matières du droit, demeure malgré beaucoup d’efforts et de rachats, incapable de toutes les porter au même niveau [20]. Parfois, je pense au proverbe : "Qui trop embrasse mal étreint".

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


Le en ligne au prix du papier : les éditeurs contrôlent ils leurs coûts ?

Toujours plus ! Ou les prix des abonnements aux ouvrages à mise à jour juridiques

Réponses aux arguments des éditeurs pour augmenter ad vitam aeternam les prix du papier et les appliquer au numérique

Lundi 24 décembre 2007

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Des échanges avec les éditeurs juridiques français et l’observation de leurs factures 2007 me laissent perplexe quant à leur système de tarification de leurs ouvrages à mise à jour, que ceux-ci soient en version papier ou numérique.

Leurs arguments ressemblent à mes yeux plus à une tentative de justification de maintien de tarifs élevés et en augmentation permanente qu’à autre chose.

Tarification du papier - Un grand classique : l’augmentation par l’actualité

La tarification des abonnements aux ouvrages à feuillets mobiles des éditeurs (pas des ouvrages brochés en un seul volume) se décompose ainsi :

  • achat de la documentation de base (facturée un seule fois lors de l’abonnement initial)
  • avance sur mise à jour, souvent facturée en une fois (fin d’année pour l’année suivante) ou par trimestre
  • régularisation en fin d’année. Vu l’actualité juridique agitée de 2007 et de manière générale l’accélération des réformes et l’augmentation régulière des productions législative et jurisprudentielle, ce système, aussi appelé "apurement", est devenu très, très rentable pour les éditeurs ...

Si en effet, le papier supplémentaire correspond à des coûts supplémentaires, l’"accélération" de la production normative ne date pas d’aujourd’hui. On pourrait donc demander aux éditeurs pourquoi ils n’ont pas pris leurs dispositions pour augmenter leur productivité et rationaliser leurs coûts face à cette contrainte. Par ailleurs, leurs rédacteurs travaillent un temps défini, cela m’étonnerait qu’ils leur comptabilisent des heures supplémentaires tous les soirs ...

Tarification du en ligne - Le en ligne au prix du papier ou plus cher que le papier

La tarification des abonnements en ligne de certains éditeurs est calquée, de leur propre aveu, sur leurs abonnements papier, et se décompose donc ainsi :

  • documentation de base
  • avance sur mise à jour
  • régularisation en fin d’année. Vu l’actualité juridique agitée de 2007 et de manière générale l’accélération des réformes et l’augmentation régulière des productions législative et jurisprudentielle, ce système, aussi appelé "apurement", est devenu très, très rentable pour les éditeurs ...

Là, je suis encore plus surpris :

  • pourquoi une tarification "papier" alors qu’on est sur du numérique en ligne ?
  • pourquoi un droit d’accès ("documentation de base") et une régularisation ? Il n’y a plus, en effet, ni papier ni impression ni logistique
  • pourquoi ne peut on pas connaître à l’avance son coût annuel ?

Les éditeurs justifient ainsi cette tarification :

  • la documentation de base correspondrait à l’envoi d’un cédérom d’archive annuel
  • bien que ce soit un abonnement en ligne, l’éditeur envoie les bulletins papier comme pour les ouvrages à mise à jour papier, ce qui correspond, dans le cas d’éditeurs n’ayant pas de revues, à une forte demande des clients (les bulletins d’actualité font en fait office de revues)
  • la régularisation en fin d’année est calculée en fonction de l’actualité
  • la version en ligne apporte de nouveaux contenus (jurisprudence et textes cités disponibles en texte intégral) et de nouvelles fonctionnalités (actualisation plus rapide, newsletters), indisponibles sur la version papier.

Je suis d’accord pour un droit d’accès ("documentation de base"), s’il correspond à un cédérom d’archive, service supplémentaire spécifique et demande ancienne des gestionnaires d’abonnements en ligne [21]. C’est souvent le cas. Donc OK.

En revanche, les arguments d’envoi du bulletin d’actualité papier et de payer un travail réalisé en fonction de l’actualité me laissent songeur. Revenons en détail là dessus :

  • comme je l’ai écrit supra, les rédacteurs des éditeurs travaillent un temps défini
  • l’impression et envoi des bulletins d’actualité (mensuels) ne représente probablement pas plus, en termes de coûts, de 50% du coût global logistique (les feuillets représentant le reste)
  • de toute manière, le système de facturation au feuillet avec régularisation, historiquement, a été créé pour correspondre au coûts suivants : papier, impression et logistique (stockage, transport, gestion, facturation). Je ne peux donc pas vraiment comprendre un système équivalent pour le en ligne. Le en ligne supprime les coûts de transport et la majeure partie des coûts de logistique et transfère au client les coûts de papier et d’impression. Donc pourquoi leur maintien et pourquoi pas un tarif forfaitaire pour l’année et inférieur au papier ?

D’autres éditeurs font encore mieux sur les prix du en ligne en définissant une politique tarifaire "spéciale" :

  • abonnement de tous à tous les titres ou rien
  • ou encore lier la remise sur le en ligne au maintien du papier.

A lire : le guide ADBS-Juriconnexion déjà présenté sur ce blog.

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique, acheteur de documentation juridique et gestionnaire d’abonnements


Information R/evolution : une réponse à Michael Wesch — An answer to Michael Wesch’s video

Lundi 5 novembre 2007

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Cet article est la reprise légèrement modifiée et augmentée d’un commentaire placé sous le billet de Marlène du 17 octobre présentant la vidéo de Michael Wesch Information R/evolution (disponible sur YouTube). Pour bien comprendre mon propos, regardez d’abord la vidéo, puis lisez ce billet [22].

Sur la forme, et au vu du passé de la gestion et de la recherche de l’information, Michael Wesch a réalisé là une brillante démonstration de l’évolution des modes de recherche, langages documentaires et classifications réellement utilisés aujourd’hui par les internautes, c’est-à-dire une très large part de nos utilisateurs et clients, à nous autres spécialistes de l’information [23].

Fort bien. Mais sur le fond, peut on approuver à 100% sa vision provocatrice mais aussi un peu, disons, angélique ?

Deux remarques liminaires tout d’abord :

Sur le fond, en tant que documentaliste juridique doté de connaissances de juriste, je constate dans mon domaine, qu’en effet, l’utilisateur lambda peut maintenant chercher et trouver facilement des informations qu’il n’aurait pu avoir que par des intermédiaires — bibliothèque, experts ou ouvrages — il y a douze ans.

Très bien. Mais en revanche, en ces mêmes douze ans, une énorme quantité d’informations supplémentaire est devenue disponible. Et accéder facilement, rapidement et surtout avec fiabilité à cette info suppléméntaire, surtout celle à forte valeur ajoutée, n’est pas à la portée financière ni méthodologique de l’utilisateur lambda.

Les spécialistes de l’information remarquent aussi que, quand il s’agit de trouver rapidement de l’information fiable, les bibliothécaires et les documentalistes font ça bien mieux. Pour reprendre les mots de Marlène :

« Selon une étude présentée lors du congrès 2006 de l’association des bibliothèques médicales à Phoenix [Etats-Unis], les patients atteints de cancer parviennent plus souvent à trouver de l’information précise et de qualité lorsqu’ils sont assistés dans leur démarche par un bibliothécaire. Et dans 65% des cas, l’information que leur procure le bibliothécaire n’aurait pas pu être trouvée par ailleurs : ni par le biais d’une organisation spécifique, ni en effectuant la recherche par eux-mêmes sur Internet [information rapportée par Reuters]. »

Autre chose : les catalogues, classifications, ontologies et indexations manuelles ne sont plus indispensables. Mais ils n’ont pas disparu : ils ont essentiellement changé de forme. Et discrètement, cachés derrière les interfaces des moteurs, des blogs, des fils RSS, des tags etc., souvent plus ou moins automatisées, ils constituent un atout essentiel des meilleures ressources en ligne, notamment les plateformes des éditeurs. Sans plan de classement ni indexation, la plateforme juridique Navis de Francis Lefebvre ou celle presse de Factiva/Lexis-Nexis (indexation automatique) n’arriveraient pas à une grande pertinence dans les résultats de recherche. Tous les professionnels de l’information le savent : la recherche en texte intégral pure ou celle consistant à ne suivre que les liens hypertexte ne mènent pas du tout aussi loin que ce à quoi arrivent les outils professionnels ou certains outils gratuits (comme Wikio) ou open source (comme le lecteur RSS WTicker) très intelligemment conçus.

Encore un point : Wesch parle d’une information devenue sans contraintes matérielles ("beyond material constraints"). Ce n’est que très partiellement exact. En effet, si les documents ne sont plus rangés sur des étagères de bibliothèques, et donc difficiles à obtenir si votre bibliothèque d’entreprise ou la bibliothèque municipale locale ne les possèdent pas, si les catalogues papier à cartes ont désormais vécu, si l’accès en ligne donne à l’information une immédiateté, un don de quasi-ubiquïté, il reste que ces informations ont toujours besoin d’un support matériel (eh oui, ça s’appelle des serveurs) et logiciel (des fichiers et des bases de données) et que, surtout si on veut un débit rapide (cette fameuse immédiateté, donc), il faut les payer assez cher. Les fermes de serveurs d’hébergement ou les [services d’accélération d’Akamai et autres->http://gigaom.com/2007/08/06/cdn-price-wars/] (pour garantir la disponibilité haut débit de vidéos ou d’un service de réservation en ligne [25], par exemple) ne sont pas du tout gratuits [26].

Enfin, les experts, s’ils ne sont plus indispensables pour accéder à une information dans beaucoup de cas, le restent dans les affaires sensibles (diplomatie, renseignement, armement, fusions et acquisitions), et plus encore pour trier dans l’"information overload" et interpréter cette masse d’informations, lui donner un sens et en tirer des implications pratiques et des recommandations. Comme l’écrit economy1 dans un des commentaires sous la vidéo de M. Wesch :

« [cette vidéo] met trop vite de côté l’utilité toujours bien réelle des "experts". [...] Tout le monde a parfaitement le droit de se frayer éternellement un chemin à travers une jungle variée d’informations s’ils le souhaitent, mais, si on met de côté un séduisant idéalisme, je préfère des rues dotées de panneaux de signalisation clairs pour la plupart des activités de ma vie réelle, et les ressources informationnelles organisées par d’autres esprits humains me parlent plus. »

Pour me résumer : la barrière s’est juste déplacée. La fracture numérico-informationnelle existe toujours. Elle n’est pratiquement plus dans la possession ou non d’un ordinateur et d’une connexion Internet haut débit, mais dans l’accès à des bases de données et plateformes en ligne à contenu de haut niveau, fortement indexées et très à jour, donc très chères, dans la maîtrise de techniques informatico-informationnelles en perpétuelle évolution et — ça, ça n’a pas changé — dans la constitution et l’entretien d’un réseau.

Il y a donc des enjeux autres que d’apprendre de nouvelles technologies ou suivre l’utilisateur. Il y a des enjeux sociaux, économico-financiers [27] et politiques.

Alors, suivre l’utilisateur sur son terrain, oui sans discussion. Mais les outils de ce terrain, seuls, ne peuvent guère produire rapidement une information quasi-exhaustive et très pertinente. Intermédiaires et outils "lourds" ne sont pas "largués", ils ont juste à évoluer et se former — là, je rejoins sans peine Michael Welsch — et sans perdre de vue les enjeux énormes et déterminants qui font partie intégrante du contexte ce cette R/évolution.

Comme je le dis/écris souvent : il faut de tout pour faire un monde. Ou, pour ceux qui connaissent la chanson de Robert Palmer dans la pub Heineken : « Takes every kind of people To make the world go round. » Ou encore, en termes plus informationno-communicationnels : « Get smart : get the big picture. » [28]

Emmanuel Barthe
documentaliste juridique


English summary :

Michael Wesch’s video Information R/evolution demonstrates very well the changes we have been through recently in the research and information management industry and the necessity and interest to adapt ourselves to the new Web 2.0 collaborative tools.

But he does not offer the big picture.

In my opinion, his video misses important points :

  • information is more easily available, sure. But the mass of information available has grown so much that the best information is still not easily available to the average patron
  • categories (in the best online platforms) and experts are still the best way to get to reliable information in the quickest way
  • talking about searching for accurate information, librarians, especially, do it better
  • quick, reliable info has a — often high — cost. The economics of information shouldn’t be ignored.

Emmanuel Barthe
law librarian


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